Extrait du chapitre 8 de mon livre sur Courtney Love publié chez Camion Blanc

Quand Courtney Love rencontra Kurt Cobain...

 

« C'est comme l'eau et l'acide sulfurique.
Quand vous mélangez les deux, ça donne l'amour ».
Kurt Cobain à propos de son alchimie avec Courtney Love

Courtney quitte l'Alaska et s'arrête pour faire une halte à Vancouver, avant de se décider pour Seattle. Elle découvre que la scène de la ville fait de plus en plus de bruit et se sent attirée par cette nouvelle émulation. Le label de musique indépendant Sub Pop, créé en 1988 par le journaliste Bruce Pavitt et l'organisateur de concerts Jonathan Poneman, sort des disques palpitants, notamment un 45 tours du groupe Mudhoney qui tape dans l’œil de Courtney. Cette formation bruyante exerce une grande influence sur elle, d'abord au niveau musical mais aussi physique car la jeune femme se trouve fascinée par la beauté et le charisme du chanteur, Mark Arm.
Au même moment, le groupe Nirvana fait aussi parler de lui avec son single « Love Buzz », qui n'est pas pour autant du goût de Courtney, qui snobe le maxi en voyant la pochette. Elle montre un Kurt Cobain juvénile, sale et chevelu tirant la gueule. Mais alors qu'elle se promène dans les rues du berceau du grunge, elle se rend compte qu'elle ne va pas tenir psychologiquement longtemps dans cette morne bourgade toute grise et parvient à faire changer son billet pour retourner à Portland.
C'est là que la midinette dans l'âme s'entiche d'un disquaire qui lui fait écouter toutes les nouveautés musicales excitantes du moment. Un soir de janvier 1989, elle va voir en concert le groupe Dharma Burns au Satyricon. La première partie se nomme Nirvana et bénéficie d’une bonne image grâce à leur premier album Bleach, qui vient de sortir chez Sup Pop. Tout le monde a les yeux rivés sur eux et leur nouveau son : entre punk et grunge.

Dès que le chanteur apparaît sur scène, Courtney est saisie d'un flash : elle a rarement vu un homme d’une telle beauté charismatique, d’un sex appeal aussi élevé et d’un magnétisme si ravageur. Il s'agit du garçon de la pochette qu'elle a aperçu un peu plus tôt pourtant. Mais derrière la crasse, la classe : des yeux bleu lagon, des cheveux blonds, des traits fins et une silhouette longiligne de petit garçon androgyne qui semble avoir pas mal souffert et bourlingué. C’est le coup de foudre, d’un côté comme de l’autre, dès le premier regard. 

 
Né le 20 février 1967 à Aberdeen, dans l'État de Washington, d’un père mécanicien et d’une mère, serveuse puis femme au foyer, Kurt Cobain était un garçon blondinet et mignon qui a été marqué par un événement familial qui peut sembler commun au premier abord. Mais l'enfant fait partie de ces êtres sensibles pour qui la moindre perturbation équivaut à un séisme. En 1975, ses parents divorcent et c'est le drame : l’enfant joyeux ne se remettra jamais de cette rupture du foyer. Ébranlé, il se replie sur lui-même et perd son sourire, déclarant plus tard dans une interview : « je me souviens n'avoir soudain plus eu goût à rien. Rien ne me concernait plus. J'étais perdu et inutile, et ce sentiment amer ne me lâchait plus. Je ne voulais plus sortir avec les autres, eux avaient des parents et pas moi ».
Ses parents sont également déçus par leur progéniture, qui ne correspond pas vraiment au fiston idéal, malgré son physique de poupon.

Son père aimerait que Kurt apprécie le sport, mais il préfère la musique. Cédant à la pression, l’ado s'inscrit dans l'équipe de lutte de son collège mais déteste l'esprit de compétition qui y règne. Au cours d'un combat, il se laisse volontairement vaincre sans porter de coups, sous le regard inquiet du pater familias. Abandonné par sa famille, Kurt va collectionner les nuits chez des oncles, des tantes et des grands-parents, déménageant sans cesse. Un manque de repères peu propice à l'épanouissement personnel tant vanté par « l'american way of life ». 





 
Tel un héros de Gus Van Sant, le jeune homme prend conscience de son dégoût pour les préjugés typiques des petites villes. Au lycée, son amitié avec un homosexuel fait courir des rumeurs à son sujet, ce qui lui vaut d'être chahuté par ses petits camarades. Dans son journal intime, il écrit : « Je ne suis pas gay, même si j'aimerais bien, juste pour faire chier les homophobes ». A la même époque, Cobain peint sur les murs et les camions le slogan punk « Dieu est gay » à 19 ans et se fait arrêté en 1985 pour avoir tagué « Vive le sexe homo » sur un banc.
Peu motivé pour trouver un emploi et vivre une existence « normale », il a parfois du mal à payer le loyer, et il lui arrive de goûter à la soupe populaire et de dormir sous un pont au bord de la rivière. La seule échappatoire pour le blond révolté, comme pour beaucoup de gamins se sentant différents, consiste à se réfugier dans la musique. L'art comme solution au chaos. 



Quand ils se voient pour la première fois, Kurt et Courtney, les deux anciens mal aimés du collège se reconnaissant alors peut-être entre freaks, quand leurs yeux tristes et expressifs se croisent. Mais comme à son habitude, la jeune femme ne sait pas y faire dès qu'un garçon lui plaît vraiment. Alors que Kurt vient vers elle après le concert, intriguée par sa réputation punk et torride de strip-teaseuse mélomane, ambitieuse, drôle, sombre, révoltée et baroudeuse, elle lui jette un regard noir.
Ultime affront, elle le compare à Dave Pirner, le chanteur aux cheveux longs crasseux de Soul Asylum. Puis, après avoir aperçu la copine de Kurt, la rousse et voluptueuse Tracy à qui la chanson « About a girl » de Nirvana est dédiée, Courtney balance une réplique cinglante au garçon : « elle est grosse ta petite-amie ! ». En échange, il la traite de sale garce. Puis les deux sauvages se mettent, ivres, à se frapper sur le sol poisseux puis à s'insulter copieusement avant de s'embrasser furtivement.
Courtney Love, bien alcoolisée la nuit où elle a rencontré Kurt

Pour se faire pardonner, il offre à sa partenaire de lutte un autocollant à l’effigie d'un petit singe issu d’un dessin animé qu’il aimait enfant, Speed Racer. La furie blonde possède quelque chose d'équivalent dans sa violence à la drama queen Scarlett O Hara autant qu'à la reine de la no-wave Lydia Lunch. Plus grande et plus enveloppée que Kurt, elle porte alors une robe à pois rouges et les cheveux mal décolorés. Elle se souviendra plus tard : « c'était devant le juke-box, il passait ma chanson préférée de Living Color et il y avait de la bière par terre ».
Kurt confiera au sujet de cette soirée ratée : « j'ai trouvé qu'elle ressemblait à Nancy Spungen. Elle avait l'air d'une punkette classique. Je me suis senti attiré par elle et j'ai sûrement eu envie de la baiser ce soir-là, mais elle s'est cassée ».
Si Kurt est séduit par Courtney, forte en gueule, violente, et faisant deux têtes de plus que lui, et que ça ne l'effraie pas, c'est parce qu'il n'a rien des autres hommes hétéronormés de son pays, échaudés par la peur d’être émasculés par une furie punk. Lui ne prend pas la fuite devant une telle tornade, mais au contraire, tombe amoureux. Il faut dire que le jeune homme a beau être la figure en pleine ascension d'un courant musical teigneux -le grunge-, il n'en reste pas moins un poète fragile habité par une enfance et une adolescence anarchiques, loin des conventions du rêve américain. Mais le blondinet étant en couple, les deux névrosés aussi tarés l'un que l'autre ne se reverront pas avant un an et demi.

Violaine Schütz - Courtney Love, de l'enfer punk à la rédemption glam (Camion Blanc)







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