(Archives) Interpol sur écoute (paru dans Les Inrocks en décembre 2002)



Interpol sur écoute
Compte rendu de concerts

Saint Malo 2001 & 2002 : le rêve "corbeau" était trop beau. Interpol, quatuor new-yorkais inconnu débarque alors qu’on ne connaît presque rien d’eux, si ce n'est quelques ep’s restés confidentiels et une black session. Et c’est là le choc : le retour flamboyant des morts vivants de la new-wave.

Pour une fan des cold eighties, qui ne jure qu’on n’a rien fait de mieux en pop depuis les premiers singles de The Wake sur Factory Records et que Tuxedomoon est le meilleur groupe gothique du monde, Interpol sonne comme un miracle. Il projette 20 ans en arrière ceux qui ont vécu la fièvre « Madchester » et la font revivre à ceux qui étaient encore trop jeunes pour ça.
Que ceux qui pleurent Ian Curtis se consolent avec Paul Banks, chanteur habité au visage d’ange, figure pieuse qui n’est pas sans rappeler celle d’un autre martyr du rock, Kurt Cobain.
Dans un éclairage tamisé, minimal, limité au rouge et au noir, où l’on aurait éteint les lumières les plus brillantes et aveuglantes, la voix envoûtante de Paul fait l’effet d’une réincarnation.
Mais Banks n'est pas tout seul, il s’est entouré de trois corbeaux cravatés et classieux. Sam, batteur sombre et électrique, Daniel, petit guitariste punk teigneux fan des clash, et Carlos, playboy existentialiste et poseur (pléonasme ?) complètent le tableau aristo rock.

A eux quatre, ils parviennent à créer tout un revival post punk-no wave, où chacun peut jouer au rock critique, comparant tell riff, ou telle intonation de voix à un groupe plutôt mythique : « Say hello to the angels», c‘est facile : c’est «This charming man » des Smiths… Pour le reste, les meilleurs groupes des 80’s se bousculent au portillon : Joy Div donc mais aussi Cure, Bauhaus, Echo and the Bunnymen, The Chameleons, Psychedelic Furs…La nostalgie nous envahit…celle des années où l’Hacienda avait pour concept de nous faire danser, non seulement sur de la house, mais aussi sur un rock raffiné, exigeant et efficace…

Interpol ressuscitent à eux seuls l'essence de la new wave. Une musique à la fois simple et complexe, homogène et dense, riche d’idées (au moins 3 par morceau), parsemée de riffs incisifs. Élégante, orgueilleuse, sombre mais jamais morbide, comme toujours tournée vers la lumière. Un soleil noir…
Ici, rien ne se crée, tout se recycle. Mais on préfère encore qu’Interpol nous ramène vingt ans en arrière du coté de Manchester, plutôt que la Star Academy massacre Blondie, et Castaldi avec l’affligeant «Absolument 80» les morceaux d’ «Image » ou autres qui ont été produits pendant que des groupes inspirés (mais méconnus) comme Stockholm Monsters intitulaient leurs morceaux «How corrupt is rough trade?»…

Mais ne s’agit-il justement pas aussi de corruption avec Interpol ? Après tout, nous pouvons nous permettre de poser la question avec un groupe qui a pour nom celui d’une agence traquant des criminels… Interpol n’est-il pas qu’un petit groupe moyen plein de C et de filles, qui à la vue de leur dernier concert au Trabendo, fatigué, de pale figure, plagie leurs groupes préférés ?

Si l’on en croit les membres du groupe, il ne s'agirait pas d'une profanation de sépultures. Leurs références musicales seraient plus les Red Hot Chili Peppers et Nirvana que Joy Division. Si tant est qu'elles existent vraiment. Car «Nous n’avons absolument pas d’influences, affirme Carlos». Venant d’un bassiste tiré à quatre épingles, plus arrogant qu’un membre des Strokes, on pourrait penser à de l’ironie.

Imaginons un groupe vierge, innocent de tout background indie, enfermé dans sa cave en train de composer, un songwriter dans sa chambre, en train de lutter avec ses démons intérieurs, pour en faire ressortir quelque chose d’inédit, et qui après avoir mis tout cela en chansons, s’entend dire que ça ressemble à du Joy Division…Et si l’originalité en 2002, ce n’était non pas innover, mais de faire honnêtement de bonnes chansons, de celles qui restent, qu’on a envie d’écouter partout, dans le métro, la rue, le supermarché, qui donnent envie d’en faire à notre tour, et ça Interpol le réussit avec une telle classe qu’elle ne peut être empruntée.

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