(Archives) Interview de Phoenix pour Tsugi publiée en 2009



Phoenix de A à Z

C'est pas trop tôt! Pour la première fois dans l'histoire de Phoenix, à l'heure du quatrième album, la France semble comprendre qu'elle tient avec ses fab 4 son meilleur groupe de pop de tous les temps. Le moment idéal pour réviser son Phoenix, de A à Z lors d'un abécédaire-leçon de vie.

Amateur
Branco (guitare et clavier) : On a toujours aimé l'amateurisme dans la musique, lecôté « bras cassés », famille d'artisans. En fait, c'est pas des vrais albums qu'on sort, mais des disques de démos (rires). Le grand challenge pour nous c'est de réussir à rester un groupe semi-professionnel, à garder les sensations de quand on avait 16 ans.
Thomas (voix) : Ce qui nous y aide un peu, c'est que notre amitié remonte à loin. T'es obligé d'être le même mec que t'as été depuis le début devant tes potes d'enfance, tu peux pas tricher. Un artiste solo peut partir en vrille. Bowie peut se lancer dans un délire mutant comme Aladin Sane. Nous, on ne peut pas mentir tous ensemble. On se connaît depuis la maternelle, on a monté le groupe au collège, où on était vraiment à part. On jouait jamais, ou une fois par an, car on ne faisait pas de reprise des Stones. Jouer que pour nous a du nous protéger un peu.
Chris (guitare) : A nos débuts, on a eu plusieurs gros chocs traumatisants en se confrontant au milieu « pro ». Une fois avec un mec de maison de disques qui nous a dit : «ça va pas du tout, il faut chanter en français »! On a alors compris que ce n'était pas pour nous le « bizness ». Et puis il y a aussi eu ce mec en catogan d'une radio venu nous voir studio, qui nous a balancé : « Si vous voulez y arriver, il va falloir jouer pendant dix heures tous les jours, écrire une chanson par jour et au bout de milles morceaux vous y arriverez peut être ».

Crise (du disque)
Deck (basse) : Notre contrat se terminant avec Virgin, on a aussi choisi de travailler dans une petite unité, le label qu'on a monté nous-même, Loyauté, car vu le contexte actuel, il vaut mieux être dans une petite maison que dans une grosse machine. On trouve génial d'avoir pu donner notre morceau « 1901 », et de ne pas avoir eu à faire à trois mecs de maison de disque avant de le faire. On aime le monde moderne, auquel on trouve énormément d'avantages, qui dépassent largement les côtés désagréables du web, comme le fait que notre dernier disque soit sorti dans une version inachevée, en téléchargement. Les possibilités du net ont supprimé les intermédiaires, et simplifier le rapport avec les gens. Ça a rendu l'art plus pur (rires).

Darlin'
Branco : C'est mon premier groupe, avec les Daft Punk. J'ai répondu une seule fois de toute ma vie à petite annonce, dans un magasin de disques, et c'était Guy-Man qui cherchait « un garçon ou une fille pour jouer de la guitare dans un groupe ». A 17 ans, pendant les années de formation, je vivais dans une chambre de bonne dans le même immeuble de Guy-Man et c'est là qu'on a commencé à écouter énormément de musique, notamment shoegaze. On est allés ensemble à un concert de Stereolab et je leur ai filé une K7 qui a fini par sortir en 45t.
Thomas : Darlin' reprenait une chanson de Kiss, qu'on a compilé sur la Tabloïd faite pour Kitsuné. Je me souviens d'un concert à Versailles où Guy-Man a dit à la fin du morceau : « C'était une reprise de Kiss pour ceux qui connaissent ». Le public versaillais n'a vraiment pas compris et j'ai su que Darlin' était dans la bonne voie : c'est notre esprit de contradiction. C'est comme à l'expo Jeff Koons à Versailles, il y avait le même regard-de peur- chez les Versaillais qui voyaient la statut dorée de Michael Jackson avec son singe dans un vrai monument : ils craignaient pour leurs enfants. C'était la même chose encore quand on a joué au Saturday Night Live (Phoenix est le premier groupe français a avoir joué dans ce mythique show américain en avril dernier, ndr). Plein de gens trouvaient qu'on n'était pas à notre place. « C'est quoi ce groupe qu'on n'a jamais vu à la télé? »

Hobbies
Branco : J'adore les hobbies, je suis un passionné. Je fais des photos, que je sors en fanzine, pour mes potes, le branczine, tiré à 25 exemplaires. Et puis j'ai des phases : il y a eu la période Borges, celle du terrorisme italien et une biblique. J'ai lu beaucoup de livres sur l'histoire du christianisme; En fait il y a beaucoup de choses qu'on ne sait pas, par exemple que Jésus avait un frère de l'ombre, Jacques. Quand la ligne théologique s'est tracée, c'est passé à la trappe. L'histoire du frère, c'est pas bon, ça enlève de l'unicité du Christ et de la virginité de sa maman Marie. Et je me suis rendu compte que la religion est très reliée à la musique. Il y a une dimension mystique dans la bonne musique, un moment de transcendance où quand t'écoutes un morceau, tu te sens immortel. Ou alors, il y a un autre arrière plan spirituel. Par exemple, moi je trouve que les Beach Boys sont diaboliques.

Inspiration
Branco : On a eu du mal à la trouver pour ce quatrième album alors on a beaucoup voyagé pour trouver le bon cadre romanesque. En fait ce qu'on veut, c'est avoir de beaux souvenirs sur notre lit de mort. Alors on essaie d'éviter les studios de base, à pleurer d'ennui. Pour le troisième disque, c'était un bunker à Berlin. Là on a essayé un bateau, mais ça n'a pas marché. Puis on a essayé l'atelier parisien de Géricault, rue des Martyrs. Ce sont à chaque fois des endroits super mais on se retrouve toujours dans les recoins les plus miteux. On était dans un appart de folie à New York, avec une terrasse, mais on a fini dans la seule pièce sans fenêtre. Je sais pas pourquoi : on est attirés par les endroits moisis. On a besoin de pas trop avoir de confort. On a fini chez Philippe Zdar, rue des Martyrs, dans son studio en travaux, mais sans ouvrier travaillant dessus, donc en jachère. Comme quand on laisse la terre au repos, on attend que les morceaux arrivent, qu'il se passe un truc. Bon, parfois, ça vient pas mais faut garder la foi! (rires)

Liszt (1811-1886)
Thomas : C'était la première rock star, les filles l'adoraient, elles jetaient leurs gants sur scène quand il jouait. J'aimerais que les concerts classiques soient encore comme ça. Je me souviens d'un concert du pianiste Alfred Brendel où le portable d'une fille habillée comme une Versaillaise s'est mis à sonner et où tout le monde a cru que c'était moi parce que j'étais mal rasé! Le public plein de haine, criait « dehors ». Brendel s'est arrêté, a regardé le ciel et m'a maudit. Depuis, je m'étais dit que le classique, même si il est l'une de nos influences principales, est devenu impossible et qu'il est dur de s'en servir en pop. J'ai changé d'avis en lisant le livre Mozart In The Jungle, qui parle d'un orchestre philharmonique hyper décadent du New York des 80's qui a vraiment existé et vivait comme à l'époque de Mozart. C'était des mecs qui faisaient des partouzes glauques et se droguaient. Il y avait là une transposition de l'univers classique dans un monde moderne comme dans le film Lisztomania ou chez les B52's (« Mesopotamia »). Le titre de notre album, Wolfgang Amadeus Phoenix plaît pas à tout le monde, comme la pochette avec les bombinettes. Mais c'est le résultat d'une folie maitrisée, on a tous accepté de sauter dans le vide ensemble dans une démarche pop art : prendre quelque chose d'iconique pour le détourner. La mère-allemande- de Branco déteste le titre : du coup on s'est dit que c'était une bonne idée!

Mélancolie
Branco : Quand le morceau marche, c'est qu'il y a les deux sentiments de joie et de tristesse mêlés. D'ailleurs j'aime pas quand les gens disent qu'on fait une musique gaie, on peut être super triste.
Thomas : C'est assez français la mélancolie, même si les Strokes l'ont aussi. Les chansons qu'on aime sont comme ça : celles des Daft par exemple, même les plus euphorisantes sont toujours un peu tristes. Dans tous les arts, on aime cette émotion ultime. Rimbaud, Verlaine, la pochette de Green Mind de Dinosaur Jr avec la petite fille qui fume, les photos de Richard Prince, c'est que de la mélancolie, peut importe le sujet choisi.

Prophètes (en son pays)
Thomas : Quand United, notre premier album, est sorti (en 2000), on représentait une sorte de mystère voire de danger pour plein de Français, qui ne comprenaient pas. Il a fallu trois albums pour qu'ils voient où on voulait aller.
Branco : Pendant la dernière tournée, il s'est passé un truc. D'un seul coup, on avait envie de tourner en France, redevenue exotique du fait de pas trop y avoir trop tourné. Sur la feuille de route, il y avait San-Francisco, Boston, Seattle, et puis Dijon, et là c'était génial ! Quand on était ados, on détestait la France, on avait qu'une envie : se casser! Depuis qu'on est allés voir ailleurs, on se sent très français. Surtout parce qu'il y a eu un passage de relais au niveau du public, qui a retrouvé une âme d'enfant, et une pureté qui n'était pas là quand on a commencé. Dans les années 90, la musique un peu sophistiquée appartenait à des gens qui avaient un cœur-sec-d'adulte. Que ce soit dans l'indie rock ou la french-touch, il y avait des barrières infranchissables. Notre premier album s'attaquait justement de cette façon extrême à cette histoire de gang et de chapelle ; Maintenant, ce n'est plus le propos : United serait ringard si il sortait aujourd'hui et tant mieux. Malgré les mauvaises nouvelles perpétuelles annoncées à la radio, le monde change...dans le bon sens.

Wolfgang Amadeus Phoenix (Loyauté/Coop)
wearephoenix.com

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