Mon article sur Bernie Sanders publié en septembre dernier dans Jalouse

Bernie Sanders, le candidat des hipsters
photo : Bernie Sanders lors d'une manif anti-ségréationiste

Neil Young et Lilly Rose Depp les soutiennent. Bernie Sanders est à 73 le challenger inattendu à la présidence 2016 des États-Unis, grappillant dangereusement des points à la très médiatisée Hillary Clinton. Mais comment ce drôle de personnage socialiste et punk dans l'âme en est-il arrivé là ?

Selon les derniers sondages officiels de septembre dernier, le sénateur du Vermont Bernie Sanders gagnait neuf points de plus qu'Hillary Clinton dans la course aux présidentielles 2016 dans l’État clé du New Hampshire. Pourtant quand on regarde ce bonhomme de 73 ans dégarni au physique de prof d'histoire géo à la retraite avec ses grosses lunettes de vue et ses costards mal taillés, on le trouve bien moins bankable que Barack Obama. Ce vieux loup solitaire, unique sénateur indépendant, franchement de gauche et se décrivant comme « socialiste » dans un pays où ça reste un très gros mot, fait igure d'iconoclaste aux États-Unis. Pourtant, depuis l'annonce de sa candidature, en mai dernier, il rassemble les foules. 10.000 personnes à Madison, 28.000 à Portland et 27.500 à Los Angeles. Ses fans ? Des hipsters américains, des artistes, des jeunes, bref tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le capitalisme made in US et ses dérives. D'après le Guardian du 20 août, les 18-29 ans branchés, issus de la mode, et habitués des fêtes dans les lofts de Brooklyn ont tous adopté le hashtag #FeelTheBern, slogan officiel de Bernie et arborent fièrement les t-shirts de merchandising ultra cool qui semblent avoir été chinés dans un entrepôt de Williamsburg. On peut véritablement parler d'une «Berniemania». Même les rich and famous s'y mettent.

La voix du peuple et du people
Lily Rose Depp a beau ne pas avoir encore l'âge de voter malgré ses campagnes Chanel (elle a 16 ans), elle cite des phrases Sanders sur son Instagram questionnant les inégalités de son pays. Le rappeur Lil B et Katy Perry ont aussi témoigné de leur intérêt pour le personnage hors norme sur les réseaux sociaux. La musicienne et Djette Tennessee Thomas a annoncé sur Instagram avoir pris ses billets pour assister à l'un de ses meetings. Quant à Katie Jane Hillier, amie proche de Marc Jacobs (et ex-styliste de Marc by Marc), elle poste sur le sien un extrait de discours du vieux monsieur : «  Nous avons besoin d'une révolution, de millions de personnes se levant et clamant : trop c'est trop. » Ses groupies ont de la gueule. Son fan club sur Twitter ? Que le gratin (acteurs, musiciens, humoristes) qui prend son parti avec des noms comme Mark Ruffalo, Neil Young, Sarah Silverman, Susan Sarandon, Julian Casablancas des Strokes, Emily Ratajowski, Mia Farrow, Justin Long ou encore Danny DeVito.

Des idées de gauche très européennes
Il faut dire que le message antisystème de ce sénateur punk, qui accuse les 1 % les plus riches du pays d’avoir acheté la démocratie américaine, a de quoi séduire. En pleine crise, Bernier ose un programme « social-démocrate » inspiré des pays scandinaves. Il voudrait garantir à tous un niveau de vie minimum financé par la suppression de certaines dépenses comme les 2.000 milliards de la guerre en Irak, une plus lourde taxation des entreprises ainsi que celle des émissions de CO2. Ses idéaux radicaux font grincer des dents (en or) mais surtout rêver et espérer les artistes dans l'âme, les intellectuels et les adeptes du non consumérisme. La gratuité des universités publiques (grâce au ponctionnement des plus hauts salaires), la disparition des niches fiscales ou encore un système de santé public universel sont autant de belles idées qui parlent à plus d'un laissé pour compte du rêve américain. Si son combat apparaît pour certains voué à l'échec, il ne manque pas de flamboyance. Imaginant les États-Unis des années 2020 comme une puissance plus égalitaire et active dans la défense de l'environnement, Sanders ose penser l'impossible.


Un parcours atypique
Ce qui touche aussi chez Sanders c'est qu'il ne ressemble pas à un politicien. C'est un peu Monsieur tout le monde, un type simple et authentique, qui a aussi connu des galères. Le septuagénaire a grandi à Brooklyn, dans le quartier juif avec un père vendeur de peinture venant de Pologne et de nombreux membres de la famille disparus dans les camps de concentration. Ado, il se plonge dans des Karl Marx, John Stuart Mill et Freud pour oublier son quotidien. Dans les années 60, il vit dans le Vermont (alors paradis hippie pour fumeurs de joints) une vie très frugale avec sa première femme dans une cabane de fortune, dont il sera même expulsé. Sa carrière politique démarre en 1981 lorsqu'il a remporte presque par hasard l'emploi de maire de Burlington, principale ville du Vermont et centre universitaire, avec seulement dix voix d'avance. Cela faisait dix que cet ex journaliste freelance, chômeur, employé d'un hôpital psychiatrique, réalisateur de documentaires, écrivain et charpentier cherchait à se faire un nom en politique. Après avoir rejoint en 1971 le Parti de la liberté fermement opposé à la guerre du Vietnam, il tenta plusieurs fois d'accéder sans succès d'accéder au Sénat et au gouvernorat du Vermont avec 2 % des suffrages lors de sa première campagne. En 1977, il quitte son parti d'origine pour goûter l'indépendance.

Punk un jour, punk toujours
Trouvant le Parti démocrate trop figé, l'élu crée sa propre école dans les années 1980 avec le Progressive Party of Vermont. Il établit sa propre voie populiste, écolo et social-démocrate. Depuis trente ans, cet ovni défend la redistribution des richesses et lutte contre la pauvreté dans un pays qui ne jure que par le mythe du « self made made » et l'argent roi. En 2010, il tient un discours marathon debout de plus de huit heures (qu'on appelle aux States un « filibuster ») contre Bush. Pour lui, Obama se trouve trop proche du lobby bancaire. Il critique aussi violemment le « libre-échange absolu » dans ses discours ainsi que la puissance des médias tout en soutenant le mariage homosexuel depuis 1996. Anti-loups de Wall Street et anti Donald Trump, Sanders, pour être en accord avec ses principes, refuse même la financiarisation de sa campagne par le fundraising, contrairement à une Hillary, payée par de grosses corporations. Son soutien à lui est populaire, consistant dans le versement de quelques dollars (une trentaine) par donateur. Cet outsider émouvant apparaît au final comme une épingle à nourrice enfoncée dans la plaie du grand capital, la mécanique bien huilée de Washington et le brushing trop parfait de Clinton. Son anti-establishment et son désir de révolution écornent incisivement la bannière étoilée. Si l'accès à la Maison-Blanche lui échappera sans-doute, son rêve d'une Amérique plus verte et plus rose reste un beau combat (sûrement son dernier), qui questionne les dérives d'une époque où les inégalités de revenus « ont atteint, comme il le dit, un niveau grotesque ». Si il avait son biopic à Hollywood, ce dernier A rebel with a cause pour sa fureur de vivre.




Commentaires

Articles les plus consultés