Les femmes et l'électronique - Article paru dans Trax en 2005 (archives)

Une enquête de Violaine Schütz & Nicolas Nieto

Avec des figures de proue telle Ellen Allien, Miss Kittin, DJ Sex Toy et des clubs comme le Pulp à Paris, le renouveau de l’émancipation des femmes dans la musique semble se passer du côté de la musique électronique. Plus favorable en apparence que le milieu hip-hop à l’affirmation d’une identité féminine autonome, la techno n’est-elle pas le terrain d’équité parfait ? Petit tour d’horizon du PEF (Paysage Electro Féminin) !
«La spécificité de l'électro est d'avoir une image technologique qui par essence est étrangère au domaine classique du «féminin».» Avec DJ Wet, qui mixe aux soirées barrées du Point Ephémère (Paris), le décor est planté. En effet la musique électronique est liée à la technologie, un concept viril. Et toutes les filles DJ’s ou musiciennes que nous avons interrogées remarquent que ce cliché a la peau dure de la femme allergique à la machine. Leurs collègues techniciens les félicitent souvent, étonnés, d’avoir bien brancher leurs matos. Pour Gloria, qui s’occupe du label Tsunami-Addiction et manage dDamage et Hypo, c'est peut-être parce ce que « les filles se sont intéressées plus tard aux ordinateurs que les mecs. Les nerds c'est plutôt masculin, non? » Un sampler finalement ce n'est qu’un bout de plastique et trois boutons qui se courent après. Mais beaucoup plus si l'on en juge par l'enthousiasme d'une Riot Girl de la première heure comme Kathleen Hannah : « La musique électronique offre énormément de possibilités et rejoint la philosophie DIY. Le problème c'est que l'on croit qu'il faut être vraiment calé en maths pour utiliser un sampler c'est complètement faux. » Des possibilités que certaines filles ont investi pour faire de la scène électro un terrain de jeu paritaire et équitable.
Girl, girl, grrrls…
Longtemps le milieu gay a été un vivier de découvertes artistiques. Fin 80, début 90 c’est dans les boîtes gay que la musique est à la hauteur. C’est d’ailleurs en fréquentant ces fêtes que Jennifer Cardini découvre la musique électronique. Aujourd'hui, force est de constater que la donne a changée et c'est dans le milieu lesbien, plus longtemps resté dans l'ombre, que l'on découvre les nouvelles tendances électro comme le minimal allemand. Il n’y a qu’à voir le succès d’un club comme le Pulp pour s’en convaincre. Mais s'intéresser à la scène lesbienne c'est d'abord revenir sur une icône : Sextoy. Une personnalité importante qui a laissé une empreinte indélébile sur la peau de pas mal de filles à commencer par Ann Scott, écrivain et proche de la DJ disparue en 2002 : « Je crois qu'elle était la seule dans son genre, sur tous les plans: sons qu'elle aimait jouer, sons qu'elle aimait composer, apparence physique, attitude et philosophie. » Sextoy était unique et a permis notamment à Jennifer Cardini de sauter dans le grand bain parisien: « J'ai rencontré Sextoy alors que j'habitais encore à Nice. Je me sentais vraiment comme un ovni dans cette ville du sud où le milieu lesbien était quasi inexistant. Avec Sextoy je me suis rendu compte qu'il existait d'autres filles comme moi qui aimais les mangas, la musique... » Aujourd’hui, il existe une scène musicale lesbienne à Paris et elle a pris le pas sur celle des garçons: « Il y a moins de revendications chez les homos mecs que chez les filles qui sont encore souvent cantonnées à une caricature de film porno hétéro. »
Cette scène lesbienne, parfois revendicatrice, souvent énervée (comme le glisse en souriant Jennifer Cardini) ne doit pas être considéré comme un ghetto. Au contraire, elle revendique bien sûr le respect (artistiquement parlant c'est gagné en tout cas) et l'égalité mais ne s'enferment dans son club doré. « Ce n'est pas parce qu'une jeune fille est lesbienne que je vais lui filer un coup de main, insiste Jennifer. J'aide les gens en qui je crois, fille ou garçon. On fonctionne comme un réseau mais on n'est pas fermée, ce serait triste. Le fait d'être toutes au Pulp a créé une énergie. Cette scène lesbienne est un grand cri de liberté. »
Un grand cri de liberté comme celui des filles du Tigre qui pour le coup est non seulement revendicatif mais aussi politique. JD Samson, la fille à moustache du trio New-Yorkais, a fait les frais d'insultes misogynes et homophobes. Elle décide alors de mettre son identité sexuelle en première ligne: « Je ne correspond au diktat de genre imposé par la société. Un jour j'ai décidé de me battre contre ça. J'ai alors écrit la chanson "Viz" et sorti un calendrier pour célébrer la beauté des lesbiennes butch. » Le cas Le Tigre est à part. D'abord parce que la personnalité de leur leader Kathleen Hanna (Bikini Kill) rime depuis longtemps avec libération féminine et combat féministe sur la scène rock. Ceci dit, les Riots Girls font « partie du passé. Les choses ont été dites. Il faut reconstruire tout en conservant ces mêmes racines », remarque Gloria. Coup de chance, Bikini Kill n’est plus et c’est au sein du trio électro punk Le Tigre que le message continue de passer. Et sur la scène électro, s’il vous plait: « La dance music est quelque chose de fondamentalement positif. Quand il s'agit de faire passer un message politique elle fonctionne à merveille parce que les gens ne s'y attendent pas. Cela signifie prendre du bon temps et avoir une conscience politique en même temps.», confie JD.
En club on imagine que ce genre de message est moins approprié mais peu importe. D'autres ont trouvé la solution en jouant sur les mélanges des genres, l'originalité d'un lieu et la capacité de réunir autour de la musique des gens a priori différents. C'est un peu l'histoire d'Elodie Nelson, une toute jeune DJ qui a tiré son épingle du jeu: « J'ai commencé dans un bar lesbien à passer des disques. J'y ai créé mes soirées Smile Honey avec comme principe de base qu'elles soient ouvertes à tous. » Sans savoir vraiment mixé mais une énergie à revendre Elodie s'est fait connaître et a ensuite investi une fois par mois les platines de feu le Twins. On retrouve aujourd'hui Elodie aussi bien au Pulp qu'au Kata Bar pour sa nouvelle soirée Camp In: « Homos, lesbiennes et clientèle gothique du bar se mélangent et dansent ensemble sur un son électrodiscopunk. Le mélange est improbable et c'est ce qui me plait. » Ce genre de soirée est rare dans une ville où les gens évoluent en tribus. Mais Elodie refuse d'être "la lesbienne qui joue chez les lesbiennes pour les lesbiennes" et s'en amuse « parfois j'ai l'impression que toutes les Dj's électro sont lesbiennes » (rires). Elles ne le sont pas toutes, mais c’est ce qui est sûr c’est que les gays ont ouvert la voie aux autres.
Les stars électro
Aujourd’hui Miss Kittin, Ellen Allien, Elisa Do Brasil, parmi d’autres investissent le devant de la scène. Parce qu’il s’agit de filles qui se sont construites une identité en dehors des modes et des genres. Carline Hervé s’est vite différenciée des go-go danseuses-mannequins de l’électroclash. Elle a su émerger de ce milieu plutôt macho, en jouant sur ses codes, avec le recul et l’humour suffisant (cf les paroles ironiques de « Frank Sinatra »). Aujourd’hui, si Miss Kittin est citée comme modèle par la plupart des jeunes DJ’s, c’est parce qu’elle se considère avant tout comme une personne « mixte », refusant la ghettoïsation et les soirées exclusivement composées de filles. A l’image de sa reprise d’Indochine « Le troisième sexe » sur son album solo (I.Com) devenu l’hymne d’une génération de filles ayant pour crédo « Un garçon au féminin, une fille au masculin ». Tout comme Jennifer Cardini qui se considère avant tout chose comme un DJ « asexué » plutôt qu’une fille qui mixe. Kittin s’exprime peu sur le sujet des filles dans la musique électronique. Elle ne veut pas se réduire à une exception dans le paysage, mais elle explique souvent que lorsqu'un homme voit une fille aux platines, il regarde avant tout son physique. Caroline s’est d’abord battu contre cela en mixant en fringues militaires, avant de jouer de l’image « glamour » de la féminité. « Je porte aujourd'hui des talons et des sapes sexy, même si je n'ai pas des mensurations de top model.» Entre garçon manqué et fille sexy, Miss Kittin assume aujourd’hui sa mixité, même si on a longtemps cherché à la cantonner dans l’image de la bimbo électro (« Je ne suis pas l'affolée du cul dont parlent les journaux », rappelle-t-elle). Il en va de même pour Peaches, qui joue elle aussi sur la mixité homme-femme. C’est dans cette optique qu’elle écrit la chanson provoc « Shake yer dix », dans laquelle elle demande aussi bien aux filles de bouger leurs seins, qu’aux garçons de bouger leurs bites. Le rapport de force hommes/femmes des clips de r&b et de leurs « bitchs » qui remuent leurs fesses est inversé, ou du moins rééquilibré. Par leurs textes et leur image neutre ultra sexuée, mais forte, Peaches et Kittin sont ainsi devenues des égéries, loin du schéma de la potiche sexy, de la groupie du DJ.
Mais toutes ne s’embarrassent pas de tels scrupules. DJ WET remarque que si « certaines filles se revendiquent avant tout comme des créatrices (qu'elles soient productrices, DJ, performeuses, programmatrices....), mettant en avant le contenu de leur création, d'autres jouent du fait qu'elles sont des filles pour pérenniser leur boulot. En prenant le risque de participer elles-mêmes à l'élaboration des clichés misogynes. » Dieu merci, elles se font rares et la plupart ont su les platines sans faire de leur sexe un argument marketting, passant de faire-valoir à artiste respectée. A l’instar d’Ellen Allien, patronne du label B-Pitch, de Gudrun Gut qui dirige de main de maître Monika Entreprise, ou de Björk, leur marraine à toutes. Ce sont elles qui servent de modèles de réussite à celles qui se lancent dans la musique aujourd’hui, car les repères ne sont pas légion. DJ Die2Die, présidente de l’association Electrochock, qui a fait venir sur Paris Jimmy Edgar et James Taylor affirme que ces quelques exemples sont motivants: « C’est bien d'avoir des filles DJ’s, comme Missil ou Miss Kittin, j’admire tout le girl power si ça peut motiver les filles à se sortir les doigts des fesses, car il ne faut pas s'arrêter au look... il faut avant tout d’agir».
Mistress at work
Le plus important ? Action et travail acharné. Beaucoup l’ont compris. Marie-Pierre Bonniol, ex programmatrice du Nouveau Casino (à Paris) et directrice de l’association récréative Disco-Babel, explique que « Mieux vaut être célibataire, bosseuse hardcore et carburer aux sandwichs à la salade pour s'imposer. Etre une femme des années 80 en somme. Le pompon a été d’entendre un patron me dire que je tomberai accidentellement dans un escalier si un jour je tombe enceinte. Milieu musical et maternité c'est pas la gagne. » Voilà pourquoi les filles doivent tant bosser, pour faire face à ce type de clichés qui sont légion dans le milieu, comme ailleurs. Marie-Pierre résume ces préjugés ainsi : « Comme l’a dit la contrebassiste Joëlle Léandre : dans la musique, en tant que femme, on ne serait aux yeux des autres qu'une princesse ou une sorcière, alors qu'on ne veut juste avancer qu'en tant qu'actrice du secteur ou musicienne. Elle a raison et qu'on ne me dise plus que je suis une déesse parce que j'ai une chaîne hi-fi en éléments séparés. » D’où quelques réflexions parfois dures dont les filles électro ont du faire les frais. Attention, revue de détails des saloperies entendue sur le dancefloor !
Flore raconte : « Il n'y a pas une soirée où l'on ne me rappelle pas que je suis une fille par la fameuse phrase « c'est chouette de voir une fille derrière les platines »! J'ai eu des mauvaises expériences quand j'ai commencé à mixer. Je jouais drum’n’bass et le milieu était très masculin. Des réflexions du genre "c'est pas mal ce que tu fais pour une fille" me rendaient dingue. Il y a aussi la misogynie "dissimulée", du genre « vous les nanas, vous avez voulu l'égalité des sexes alors comptez par sur moi pour porter votre sac », ce qui était de la simple  galanterie s'est transformé en guerre des clans! ». Jennifer Cardini dit ne pas avoir eu trop à se plaindre, mais avoue quand même que « si l'organisateur d’une soirée a un trou dans sa caisse et le choix entre te payer toi ou Manu le Malin, il va payer Manu au risque de se prendre un pain dans la gueule. » Dans un autre genre, le cas Alison Goldfrapp qui en a pas mal bavé (et l’a fait payé aux journalistes) : «Vous êtes une femme, vous savez ce que vous voulez et vous le dites. On passe vite pour une espèce de bitch diva…Comme je travaille avec Will, je devais sans cesse rappeler que l’on écrivait ensemble. Mais très souvent les journalistes parlent musique avec Will et avec moi c’est plutôt : « quelle jolie robe tu portes! ». C’est plus facile pour un garçon de faire de la musique, on le prend plus vite au sérieux. »
Du plaisir avant toute chose
Au final aucune des femmes que nous avons rencontrées ne se pose de questions existentielles quand à sa féminité ou sa légitimité sur la scène électro. Vous viendrait-il à l’esprit de demander à Laurent Garnier ce que ça lui fait d’être un garçon qui mixe ? Sans être de féministes acharnées, toutes défendent la même idée d’égalité, de désir d’accomplissement et surtout de plaisir. Avec le recul, on prend les choses avec le sourire et on ne formalise plus d’une misogynie finalement inéluctable qui n’est pas apparue avec la musique électronique et que ne disparaîtra pas avec elle. Marie-Pierre Bonniol le confirme : « Je ne suis pas dans la lutte ni l'agression. Ce que je recherche : me faire du bien et faire du bien autour de moi, en faisant tourner des groupes que j'aime ou en faisant danser les copains. Je pars du principe qu'un bécot est bien plus bath qu'un bras d'honneur. A mon humble avis, c'est là la vraie réconciliation des sexes. » Peu importe l’outil, guitare, sampler, platines, pourvu qu’on ait l’ivresse… Et Jennifer Cardini de conclure :  « Tu te sens libre du moment que tu as trouvé ton moyen d'expression quel qu'il soit. C'est valable autant pour les filles que pour les garçons. Le discours de Simone Veil pour l'avortement et la liberté de chaque femme de choisir, c'est la même chose. Même si le chemin a été long et difficile, à la fin, elle a du se sentir profondément libre. »

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