Enquête sur le retour du beau livre pour MIXTE - décembre 2014


Les beaux jours du beau-livre

Alors que la papier est en crise, le beau-livre lui, se taille une place de choix dans le cœur et les salons des esthètes et des curieux. Pourquoi un tel engouement ?

Le beau comme ultime rempart contre la crise ? Le beau-livre, avec par son grand format, ses illustrations, son prix (souvent élevé) et son impression soignée tranche avec notre ère, noyée dans le zapping et la vitesse des réseaux sociaux, en arrêtant le temps. Il offre en effet une pause dans la course effrénée de la modernité, car on ne le lit pas d'une traite, on le feuillette, on l'admire, on le goûte. Pourtant cet OVNI pictural à contre-courant connaît de plus en plus de succès. Pour le SNE (Syndicat National de l'Edition), les beaux livres représentaient environ 17% des ventes de l'édition française (en 2012). En 2013, ces ouvrages ont connu une hausse de 0,8 % alors que presque toutes les autres catégories de livres sont en baisse. Toujours d'après le SNE, le secteur Arts et Beaux livres représente 86,8 millions d’euros. Comment expliquer cette progression ? Le philosophe Francis Métivier note : « Les valeurs esthétiques comme le beau restent un refuge, et ne baissent pas, même quand c'est la crise. Il faut bien s'évader, se consoler d'une crise qui existe ou dans laquelle on pourrait être, s'échapper de ce qui pèse. Le beau-livre divertit de l'ambiance morose ou du discours déprimant des journalistes politiques, en proposant un autre discours, plus coloré, culturel, et lié au plaisir. » Marie Thumerelle, fondatrice de la librairie parisienne OFR (ouverte il y a 18 ans), explique : « que ce type de livre, c'est beau c'est doux c'est reposant et franchement je pense que les gens aiment se faire du bien or le beau fait du bien ! »
Le tournant numérique ayant engendré un libre-service où s'entassent pêle-mêle infos non vérifiées, images animées mal dégrossies et vidéos en bas débit, le beau-livre a un rôle à jouer. Il ne cède pas aux lois comptables pour revenir à la qualité et resacraliser le papier. Il redonne du sens à ce qui semble de plus en plus désuet au temps des tablettes numériques. Francis Métivier nous fait remarquer que : « Si le livre classique baisse et pas le beau-livre, c'est parce qu'on peut lire sur l'ordinateur des textes, mais l'image, elle, pâtit de sa vision sur écran, elle devient moins agréable. Les photos ressortent mieux avec une belle impression sur papier. » Sur iPad, difficile de goûter la chair du livre ou de sentir son odeur...On perd la notion de corps-à-corps et d'émerveillement qu'offre que le grand format illustré dans sa sa matérialité.

L'art du coffee table book
Très prisé par l'édition pour présenter des photographies ou des tableaux, le beau-livre s'étend aujourd'hui aux domaines les plus populaires, de la mode à la beauté, en passant par le mariage, la cuisine, la déco, le cinéma, la musique, les voyages, la nature et les séries TV (il y a un beau livre sur Game Of Thrones, un autre sur les frites). Et chaque marque de luxe qui se respecte a le sien. C'est l'anti livre de poche. On l'expose, on le choie, on l'exhibe sur sa table basse pour épater les convives, d'où la fameuse appellation de « coffee table book ». Il faut dire qu'avec la crise, on assiste à un repli vers l'intérieur, on sort moins et on redonne de la valeur au foyer, ce qui explique notamment le succès des livres de cuisine et de déco. Francis Métivier explique : « Il y a un retour vers la sphère privée : car la crise se situe à l'extérieur, reliée au politique, au social, alors on se coupe de ce monde anxiogène en passant plus de temps chez soi. Avec les livres de cuisine, on donne du sens à travers le repas, on se rassemble (avec la famille, les amis) autour du bon. Il y a la recherche d'une forme d'unité qui rassure surtout à notre époque où beaucoup de familles sont éclatées. »
En investissant plus dans son appartement, en se repliant sur l'intime, on essaie de transformer son « home sweet home » en lieu branché inspirés par des blogs comme The Selby ou The Coveteur. N’ayant plus de place dans nos petits intérieurs pour un cabinet de curiosité, le coffee table book dit à nos hôtes qui on est, prouvant qu'on aime les belles choses. Constance Guennari, photographe et créatrice du blog The Socialite Family confirme : « Depuis quelques temps les beaux-livres font partie de la déco d'une table basse et de la bibliothèque. C'est une façon de montrer qui on est, qui on aime et ce qui nous passionne. Ce sont de véritables objets déco par leur graphisme et leur couleur. » Patrick Rémy, éditeur français de Steidl ajoute : « Je regarde toujours les livres chez les gens, ça dévoile beaucoup la personnalité et enfin de compte c’est très intime. » Catherine Bonifassi, éditrice française de Rizzoli affirme que le beau-livre traduit « quelque chose comme la volonté d’appartenance à un réseau, l'envie de se tenir au courant, de rester curieux, c'est le signe d'appartenance à un monde. Il y a cinq ans, les gens étaient frileux à propos des tirages limités mais aujourd'hui, -depuis un an environ-, on nous en réclame. Ça répond à un désir d'exclusivité, celui de vouloir être de plus en plus remarquable, de se démarquer en étant collectionneur, d'être différent avec un objet presque unique. Ça se rapproche de ce qui se passe aussi dans le design. »

Un investissement à vie
Le beau-livre s'offre souvent en cadeau : plus qu'un livre, c'est un objet d'art, rare et précieux, moins onéreux en revanche qu'une pièce de designer. Si on a pas les moyens de s'offrir le tirage d'une photo limitée de Patrick Demarchelier, le livre (chez Steidl) lui reste accessible. C'est du luxe que l'on peut acquérir, comme le parfum d'une grande marque, à défaut de la robe couture. On possède alors une part du rêve sans avoir à hypothéquer son deux pièces avec chat sur Air'n'b. Comme le dit Patrick Rémy, «  avoir un bel ouvrage chez soi donne un statut social et c’est moins onéreux qu’un tableau de Jeff Koons. L’édition de livres photos telle que nous la pratiquons reste de la haute-couture par rapport au prêt-à-porter. Il y aura toujours de la place pour des livres bien imprimés, avec un papier adéquat, un bel objet avec une œuvre derrière. » Marie Garnier, store manager chez Taschen, pense même qu'il s'agit d'un investissement. « Certains de nos livres, comme celui sur Helmut Newton ont multiplié leur prix par quatre, en quelques années seulement. Tous nos beaux-livres sont en édition limitée, et signés par les auteurs. Le livre de Testino sur Kate Moss, était vendu en 2010 à 500 dollars, il vaut aujourd'hui 2000 dollars. J'ai l'habitude de dire à mes clients, qu'un beau-livre, c'est mieux qu'un livret A ! »
Pour Francis Métivier, il s'agit d'un plaisir pas si cher que ça au final. « Un livre à 30/40 euros quand on n'y pense, par rapport à d'autres objets de plaisir, c'est moins cher d'une grosse soirée à Ibiza ou qu'un billet d'avion pour la plage. Et puis ça reste. Quand ça va mal, on investit dans ce qui se conserve. Une soirée ou un voyage, c'est éphémère (même si on garde des souvenirs), et ça peut se finir mal. Au delà du beau, il y a une recherche de sens et de plaisir, via la culture. Et comme les gens sont fainéants, il ne vont pas lire 500 pages de philosophie ou s'avaler La critique de la raison pure pour trouver du sens. Le beau-livre demeure plus accessible que Kant, plus immédiat. »
Vous savez donc quoi offrir pendant les fêtes pour être à la page : moins utile mais plus pérenne qu'un cachemire Monop ou un appareil à fondu, le beau-livre a de beaux jours devant lui.

Violaine Schütz

Commentaires

Articles les plus consultés