Muse : Alison Mosshart, The Kills, texte et photos












Alison Mosshart-Egérie rock Article écrit en 2013 pour le Bonbon Nuit

Alison surnommée VV, est la moitié du groupe The Kills et la chanteuse de The Dead Weather, avec Jack White. Ces derniers mois, on n'a vu qu'elle et ses cheveux roses aux front rows de tous les défilés de mode. C'est aussi l’égérie des dernières campagnes Equipment et Eddie Borgo. Trois raisons pour lesquelles on l’aime.

Elle est infidèle. Si elle s’est fait connaître grâce à The Kills formé en 2002 avec Jamie Hince (le mari de Kate Moss), il lui arrive de prêter sa jolie voix sur scène ou bien en studio à d'autres groupes, comme Placebo, Dionysos, les Arctic Monkeys, Primal Scream. Elle a par ailleurs chanté en concert aux côtés de The Last Shadow Puppets, des Raconteurs et de John Cale (récemment pour un hommage à Nico). Alison est aussi membre du supergroupe américain de rock alternatif The Dead Weather, formé à Nashville en 2009 avec Dean Fertita (Queens of the Stone Age), Jack Lawrence (des Raconteurs) et de Jack White (The White Stripes, Raconteurs).
C’est une bête de mode. Boots dorés, slims rouges, cheveux bruns, roses, blonds, frange, cape navajo, chemises à carreaux, superpositions de bijoux, chapeaux, imprimé léopard...Alison excelle dans la dégaine rock, mixant savamment androgynie et détails mode. Résultat, après une campagne de pub pour la marque Zadig&Voltaire, c'est Equipment, qui fait dans la chemise chic et hype et Eddie Borgo, enseigne de très beaux bijoux qui en ont fait leur égérie. Le Vogue américain, les stylistes et Hedi Slimane l'adorent ; On a d'ailleurs shooté la couv au dernier défilé Saint Laurent (dont Hedi est le nouveau D.A), auquel elle assistait.
Elle est rock. Un charisme insolent, une voix fiévreuse, une tension électrique dans ses présences scéniques, Alison ne joue pas à la rock star, ça en est une. Cette grande brune ténébreuse (devenue blonde mais avec un peu de rose dedans pour garder de la rébellion) a imposé son timbre grave et sexy sans avoir à se déshabiller ou à faire dans la sexualité débridée. Alison a grandi en Floride (avant de partir pour l'Angleterre), et quand ses copines bimbos se faisaient dorer la pilule, l'adolescente aux tee shirts larges et cheveux courts s'enfermait dans une cave pour faire du punk avec son groupe Discount et sortait pour s'adonner au skate. Forcément, ça a laissé des traces. De jolies traces.

Texte écrit pour le magazine Gomina il y a quelques années de cela :
Trouver chaussures à son pied
(The Kills – No Wow)

These boots are made for walking,
and that's just what they'll do
one of these days these boots are gonna walk all over you.
Are you ready boots? Start walkin'!”
Nancy Sinatra

Je n’ai pas grand-chose à faire, donc je zappe. « This ain't no wow no more» chante VV des Kills sur Arte. Je m’arrête de faire mumuse avec la télécommande pour tendre l’oreille. J’aime ce genre de chansons tendues, arty, primitives...Ca vous donne l’impression d’être follement intelligent. Et puis, ça vous donne des idées. Comme celle de vous relooker ou de vous racheter, fissa, une nouvelle paire de pompes qui iraient avec vos nouveaux déhanchements dévastateurs. Je me souviens très bien comment j’ai découvert les Kills la première fois. Une photographie dans un magazine people, où une grande liane boudeuse, à la frange épaisse lui cachant le visage, se contorsionnait sur le sol. Ce qu’on voyait surtout, c’étaient ses santiags en peau de serpent, au premier plan. Et ça semblait aussi torride, voire plus encore ces bottes, que si l’on avait vu ses parties intimes.

Voilà en quoi consistait le commencement, très superficiel je l’admets, de mon intérêt pour les Kills. Mais voilà, parfois, on écoute un disque juste parce qu’on est attiré par sa pochette, d’autres fois, parce qu’on a vu une photo des musiciens, et que ceux là nous ont tapé dans l’œil. Oui, ça peut être très bête les raisons d’une envie irrépressible d’entendre un groupe. Mais aussi « anodin » que cela peut paraitre, la raison de mon attirance pour les Kills se trouvait confirmée par la lecture, quelques jours plus tard, d’une interview du couple dans les Inrockuptibles. « En fait, (le déclic pour le rock) n'a pas été un disque mais une paire de chaussures. Je me revois, j'ai dix ans, j'entre dans un magasin pour acheter des chaussures d'école avec ma mère et, là, je tombe sur des bottes noires en daim à bouts pointus. Voilà où a démarré ma passion du rock'n'roll, j'en avais les larmes aux yeux. Je n'ai jamais été aussi fier d'aller à l'école, je me suis senti alors si différent des autres... Je ne fréquentais plus que les grands, ceux qui prenaient des libertés avec l'uniforme de l'école, en se décolorant les cheveux ou en portant des Chelsea Boots... C'est avec eux que j'ai découvert le Velvet, les Byrds... Puis la grande soeur d'un copain a décidé qu'elle en avait assez d'être punk et m'a refilé un carton avec tous ses singles : Buzzcocks, Wire... ». (Interview par JD Beauvallet, Inrockuptibles #480, 9-15 février 2005)

C’est Jamie Hince alias Hotel, guitariste british et moitié du duo furieusement rock’n’roll (il y a pire comme carte de visite) qui parle. Et je me dis : voilà un type, dont j’aurais pu tomber éperdument amoureuse. Comme on tombe amoureux d’une paire de pompes ou d’une chanson. Pourquoi ? Parce qu’il sait ce qui est important. Que se serait-il passé si Jamie n’avait jamais croisé cette paire de boots dans cette boutique que j’imagine perdue dans une ruelle sombre de Londres ? La rencontre avec la chose rock tient parfois à peu de choses, comme à un bout de cuir remarquablement taillé dans l’étoffe de quelque chose de plus grand que tout ce qui s’offrait comme possibilités à lui enfant, avant qu’il ne le croise.
Coup de foudre de l’enfant pour ces pompes comme si la révolte, la sauvagerie et l’art s’étaient dessinés en pointillé dans les coutures. Si Hotel n’avait pas acheté cette paire de bottines mais une paire de mocassins à glands (une des pires inventions en matière de chaussures que le monde n’ait jamais connu), la grande sœur de son pote ne l’aurait pas remarqué, il n’aurait pas écouté Wire, n’aurait pas forgé son univers musical, ni eu l’envie d’écrire ses propres morceaux. Il n’y aurait pas eu de Kills sans ces bottes de daim. Et le groupe ne se serait peut-être pas réduit à une paire (comme les chaussures vont par deux, les Kills ne marchent pas l’un sans l’autre).

Pour Alison Mosshart alias VV, qui n’est autre que la grande liane américaine et ultra sexuée aperçue sur la photo de ma découverte, et dont je connus les santiags avant les feulements de chatte en chaleur marchant sur des braises, le topo est à peu près le même que pour Hotel. Il y a eu la recherche du style, avant l’appel de la mélodie, l’apparence avant l’essence. Dans un article de Liberation (édition du vendredi 6 mai 2005) Alison avouait : « Quand j'étais petite, je cherchais un look. Vous savez, le look des obsessionnels ! Dans les photos et le son. Je me repassais le même disque six cents fois. Les artistes que j'aimais, je leur ôtais leur orientation sexuelle, leur nom, leur date de naissance, ils devenaient un rythme cardiaque, une pulsation tout simplement. La mienne. Je passais chaque instant à rêver. Chaque heure à chercher. Je parlais à ces photos, des morts dans des photos qui établissaient un contact visuel avec moi. »

Je comprends ; J’ai moi-même passé beaucoup de temps à contempler des photos de Nico, Chryssie Hynde, Patti Smith, des planches contact des films de Léos Carax punaisées sur le mur de ma chambre, ou des images mentales sorties de la Geôle de Selby Jr ou des délires d’un Hunter S.Thomson. Le rimmel d’Edie Sedwick, les cernes de Gena Rowlands, la frange de Blondie et son sex appeal, la ligne d’Alan Vega aussi, et celle de Ian Curtis. Là au détour de détails qui pour le commun des mortels auraient été insignifiants, j’ai appris le style et construit le mien, dans les encyclopédies, avant d’écouter les disques.

Depuis, je ne porte plus que des santiags ou des talons aiguille. Quand je voyage pour mon boulot de rock critic, je m’arrête toujours pour chiner. J’ai un penchant pour les bottes vintage et les escarpins vernis rouge sang. Rien de neuf, surtout ! Car la nouveauté, ce n’est pas mon truc. Porter de vieilles chaussures, souples comme des secondes peaux, c’est un peu me projeter à l’époque du CBGB ou du Studio 54, quand tout était encore possible. Je rêve alors éveillée, engoncée dans mes bottes, qu'une scène identique, une célébration de l'art, un truc très « do it yourself », incontrôlable, et de pur, se recrée de nos jours. Je préfère vivre dans le passé, avec les fantômes qu’aujourd’hui avec les faiseurs de mode; Quand je rencontre un garçon, je discute des heures de la Factory avant de m’entendre sur le reste.

Je préférerais mourir pendue par les pieds que sortir avec un individu dont je n’aime pas les chaussures. Je m’imagine bien rencontrer l’homme idéal dans une brocante à la recherche de la perle rare, celle qui aurait pu être portée par un de mes ancêtres marginaux, qui serait pour le coup l’un de ses héros. Il trainerait sa silhouette efflanquée de fétichiste perfectionniste dans les méandres des amas de chaussures. Il aimerait les boots pointues blanches un peu jazz, les bottines noires à talonnettes. Le bout rond serait banni chez lui. Trop ennuyeux. Trop poli, policé. A l’image d’Hotel. Car un type qui s’appelle Hotel ne bosse pas dans une banque. Il enchaîne les nuits à l’hôtel (justement), dans les gares, les aéroports, voire les prisons (l’homme aurait un penchant pour Florence Rey), lit Kerouac et Selby Junior, boit du whisky en fumant.

Ses bottes sentent le stupre, pas la naphtaline. Voilà pourquoi Jamie a acheté cette paire de boots, à 10 ans, avec les larmes aux yeux. Hotel savait qu’il ne ferait pas partie, en grandissant, de ceux qui s’achètent aujourd’hui un laptop dernier cri, les dernières baskets à la mode avec l’argent de leur contrat sur une major. Il savait qu’il s’engageait là dans les marges, qu’il ne ferait aucun compromis, et resterait droit dans ses bottes jusqu’à la dernière ligne droite (pas pour rien qu’un des titres du premier album des Kills s’intitule « fuck the people ».) On sent que les santiags ont souffert. Globe-trotteuses malgré elles, usées jusqu’à la corde, taillées pour les grandes enjambées mais hermétiques à l’épreuve du feu, elles ont dû fouler quelques terres brûlées, côtoyer autant Hedi Slimane que de mauvais démons. Le couple fusionnel a écumé tous les clubs du monde, les bars les plus miteux. Le retour à la maison c’est bon pour les couillons. « I'm not coming home again » répétait VV sur « Black Rooser » (un titre de leur premier album, Keep on Your Mean Side, paru en 2003). Jamais posés, « on the road again », comme disent les anglais.

J’aime cette phrase parce que j’ai l’impression que pour moi c’est pareil. Je ne me suis jamais installée, dans une sorte d’élan, d’agitation désespérée, celui qui anime tous les artistes continuellement sur la route, sauf que je ne suis pas une artiste. Mes boots sont down. Mortes. Une personne normalement constituée les jetterait. Mais j’y tiens. Comme les chats, elles ont eu plusieurs vies. Ca se sent rien qu’aux éraflures, qui les rendent uniques, comme des blessures de guerre. Ce sont des shoes qui ont déserté les chemins de l’amour, qui ont fuguées pour prendre l’autoroute de l’enfer, les sentiers non battus, ceux délaissés par ceux qui aiment trop le confort et les facilités du « système ».

Mon homme idéal sera comme mes chaussures. Le cuir de ses bottes serait rêche, sensuel et animal, comme les chorégraphies incandescentes de VV et Hotel sur scène. Elles seraient unisexes et dépouillées. Sans fioriture, ni décorum, simples comme un accord de blues. On se sent maîtres du monde avec ce genre de bottes aux pieds, pas besoin d’en rajouter. Il suffit d’un jean éculé (voire troué) rentré dedans, des lunettes noires qui vont avec, (au cas où le dandy rentrerait quand le jour se lève), de la bonne veste en cuir. Avec lui, ce ne serait pas les talons compensés pailletés qui entravent les mouvements félins. Ce serait plus Suicide que T-Rex, la cave que la fête foraine, la descente aux enfers plutôt que la montée psyché de LSD, le vinyle plus que le compact disc. Mais ce serait complètement hot.

Après l’amour, il chantonnerait «This ain't no wow no more » avec une voix balancée façon couteau sous la gorge. No future, quoi. Parce que des boots aussi bousillées que les siennes ne vont pas faire de vieux os. Mais, en attendant, on va continuer notre fuite en avant, une fuite qui aura la beauté des chemins qui ne mènent nulle part. « These boots are made for walking » comme celles, jadis, de Nancy Sinatra. But « Walk In silence » comme le chantait Ian Curtis, avant de se pendre.

Je sais pourquoi Hotel a pleuré, dans l’extrait des Inrocks cité plus haut : il a eu là l’illumination de ce que sa vie serait. Un brûlot, car qu’il vaut mieux flamber son existence par les deux bouts, que s’étioler à petit feu. Il voulait que sa musique sans concession, laisse dans le paysage déjà bien balafré du rock, des traces incandescentes de beauté, avec ses boots d’outre-tombe. Pile dans le sillage de la grande prêtresse du blues PJ Harvey, autre connaisseuse en matière de bottes qui tuent et de blues mortel, qui avait mis le feu aux poudres dix ans avant eux, avec son pourtant bien aride Dry. En achetant ses boots en daim pointues, Hotel a signé un pacte. Même si les épouvantails du retour du rock à guitare brandissent leurs oripeaux, que le NME se casse la gueule et que le punk se suicide encore une fois, il ne vendrait pas ses bottes au diable…ni sa peau…c’était pas plus compliqué que ça, et –ça il ne le savait peut-être pas encore- c’était le rock’n’roll.



Chronique de The Kills- Blood Pressures
(Domino) pour Flavor

Chronik : On croyait le duo séparé depuis que Jamie Hince, bientôt marié à Kate Moss, prépare (si on s'en tient aux potins) à sa belle des chansons dans le studio de leur appartement et qu'Alison Mosshart semble trop occupée à sortir deux albums avec Jack White sous le nom des Dead Weather, mais il n'en est rien. Après Midnight Boom (2008), le duo mixte le plus sexy du rock sort Blood Pressures, un disque encore saignant, brut et sémillant.
Les moments forts : Après la diffusion sur le web de leur premier single, un « Satellite » un peu mou du genou qui peine à vraiment décoller, on avait peur que le disque entier soit de cette trempe. Mais la brune à frange et le rockeur en slim en ont encore dans les poches élimées de leur perfecto. Il suffit d'écouter le saccadé, sensuel et affolant « D.N.A » ou le bluesy-punk « Nail In My Coffin » et ses « oh oh oh » revigorants pour s'en convaincre. Qu'on se le dise, le rock et les Kills ne sont pas morts.



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