dimanche 6 novembre 2011

Interview de Wu Lyf parue dans le Tsugi 42


Wu Lyf
La beauté du diable

Par Violaine Schütz

Certains parlent de son du futur, d'autres de vaste fumisterie engendrée par le web. Après un an d'emballement général autour de quelques mp3/hymnes furieux et puissants, le quatuor mancunien tombe enfin les masques en sortant un disque et donnant des interviews. L'heure du verdict a sonné.

Flashback. Juillet 2010 au Midi festival de Hyères qui a fait jouer avant tout le monde Animal Collective, Ariel Pink et Girls, tout le monde attend impatiemment le troisième concert donné par de mystérieux Mancuniens, les Wu Lyf (pour World Unite/Lucifer Youth Foundation). Le deuxième soir du festival, ils délivrent à la Villa Noailles leur premier concert en France. Epique, survolté, tapageur, ils enflamment la pinède et les festivalies. Épatée, on achetait leur vinyle vendu avec un foulard, quelque part entre celui d'un bandit et celui de Ben Laden, identique à ceux qui servaient à cacher leurs visages sur les rares photos vues d'eux sur le web. Jusque là, depuis presque six mois, les Anglais avaient su entretenir le mystère. Un site inbitable, quelques vidéos effrayantes, des collages pour hipsters, des slogans définitifs (« tout ce qui est à l’extérieur de ma maison est chez moi » disait leur myspace) et surtout trois mp3 d'une musique vraiment neuve qui ramenait le rock à quelque chose de primitif et très fort. Un orgue d’église, une voix d'écorché vif mais soulful et presque mystique dans les éraillements, une batterie virevoltante, des guitares hésitant entre blues minimaliste d'antan et électricité propre au rock expérimental des années 90 (Sonic Youth en tête), et la lenteur du post-rock, voilà pour ce qui est reconnu. Sur les blogs, l'emballement est sans précédent, on parle de musique du futur, de commencement d'une nouvelle ère. Pendant ce temps, Wu Lyf excite les esprits en ne donnant aucune interview.

Nouveaux Residents
La seule information officielle qui circule à leur sujet est une bio de dix lignes, véritable casse-tête pour journalistes, dont la traduction demeure imprécise. « Wu Lyf n’est rien, juste quatre enfants débiles qui cherchent un chez-soi, deux frères qui ont trouvé deux autres frères et jouent de l' « heavy pop ». Je ne me sens pas chez moi ici, comme votre cœur ivre sur le kérosène et vous n'avez besoin que d'une étincelle. Et dans la foi aveugle ils croient ce qu'on leur dit de croire et exploitent votre vraie mère jusqu'à ce que son sang coule bleu. (...) Et en matière de réglementation efficace, les gens ont été conditionnés et on leur a dit qu'il n'y a pas de fils de substitution. (...) Apporter du carburant aux incendies allumés par des enfants plus aveuglés par l'éblouissement du spectacle. Alors, allez dire à feu. » Démerdez-vous avec ça. De plus ces nouveaux Residents, refusent aussi les séances photos. Du coup, n'apparaissant jamais en même nombre sur leurs images presse, on ne sait même pas en quoi consiste le collectif. Wikipédia finit même au bout de quelques mois par supprimer leur fiche, pour manque de consistance (elle a depuis été réactivée). Aussi, quand l'heure de la rencontre approche, à un mois de la sortie de leur premier album, Go tell fire to the mountain, le suspense est à son comble.

Bas les masques
Mai 2011. Au Point éphémère, on a rendez-vous avec Wu-Lyf. On vient enfin d'écouter le disque, et on n'est pas déçu. Pop furieuse emprunte de religiosité (et enregistrée live dans une église), voix dramatique qui prend aux tripes, soul d'outre tombe, embardées post-rock, on y retrouve la verve de leur fameux live au Midi festival. Mais on se rend au lieu de l'interview la trouille au ventre. On apprend en effet que les garçons (qui sont en fait quatre) ont fait passé des entretiens aux journalistes pour savoir si ils étaient « cool enough » pour les interviewer. Au dernier moment, ils ont annulé, au pif, la moitié des entretiens prévus. On rencontre finalement le chanteur (qui joue aussi de l'orgue) Ellery Roberts et Tom McClung, le bassiste, qui ne dira pas un mot mais ce contentera de rire bêtement. Et ça part mal. Entre foutage de gueule (« tout est vrai dans notre bio »), digressions déplacées (« on est à la recherche de petites copines, c'est où qu'on peut en trouver ici ? »), citations de Debord incompréhensibles, mauvaise foi flagrante (« On a enregistré dans une église mais ça n'a rien de mystique, c'est pour le son, et Lucifer, c'est pas du tout une référence religieuse. ») et réponses désagréables (« Manchester ? Rien à foutre. Tout ce qu'on veut c'est se casser. On ne fait pas partie de cette histoire musicale»), on peine à obtenir quoi que ce soit de tangible. Merci les gars, c'est pas comme si on avait un 3 pages à écrire...en même temps.

Derrière les inepties, une vérité sur l'époque ?
Au bout d'un bon quart d'heure, on craque. « C'est quoi le problème, vous voulez pas faire l'interview ?» Ellery, qui ressemble à un branleur de 20 ans sapé comme un lecteur de Vice, devient soudain très sérieux. « Oui on déteste les interviews...et les journalistes. On se voit mal raconter qu'on s'est rencontrés en faisant du skate (des planches entourent leurs bagages au Point FMR, ndr), et qu'on a commencé à faire de la musique il y a trois ans. Et puis on ne voulait pas donné d'interviews car on n'avait que trois morceaux. On voulait avoir un album pour pouvoir en parler, quelque chose de concret. Parler sans qu'il y ait de substance, c'est absurde. L'époque est comme ça, elle enfle des choses qui ne sont presque rien. » Leur opacité questionnerait donc-t-il notre temps ? « On vit dans l'ère de la surmédiatisation. On est complètement boulimiques. On télécharge des mp3 de groupes dont le web nous dit tout. Et puis on les jette. La musique c'est quand même censé être un truc qui se mérite. On a voulu faire un vrai disque avec un ordre, pas une collection de singles iTunes dont tout le monde se foutrait après le buzz. » Et il faut avouer que les mecs ont mis du cœur à l'ouvrage. Il y a dans Go tell Fire To The Mountain une vraie ferveur qui ne va pas calmer le culte que leur voue leurs fidèles depuis le premier buzz.

Objet de culte
« L’exaltation, ce mélange d'euphorie et de dépression, qu'on peut ressentir à l'écoute du disque est peut-être liée à celle qu'on y a mise pendant l'enregistrement, explique Ellery. On a enregistré live pendant trois semaines intenses, jour et nuit, sans s'arrêter. On voulait capter cette énergie des concerts, quelque chose d'assez brut, ne rien cacher du tout, surtout pas les erreurs. Notre peur, c'était d'avoir quelque chose de trop léché. On aime pas l'électronique pour cette raison, tout y est trop calculé. On aspire à quelque chose de très simple, sans intellect, qui se serait déroulé avant la culture. Les paroles racontent d'ailleurs l'histoire d'un garçon qui vient d'une société pas civilisée, avant de se retrouver propulsé dans un monde civilisé. Il n'y bosse pas, s'y sent mal à l'aise et reste à errer avec son gang. Puis il se réveille et se rend compte que tout ça n'était un rêve. Le genre d'histoire qu'on imprime dans les journaux. » L'histoire d'Ellery et son crew ? « La Lucifer Youth Foundation et le groupe, c'est comme un culte, une religion. On avait rien avant le groupe, alors on allait pas laisser ça aux mains de l'industrie. On voulait pas signer avec n'importe qui. On a refusé toutes les offres de maisons de disques pour sortir l'album sur notre propre label, L Y F Recordings. On fait nos pochettes, notre site, nos photos, en toute indépendance. » Et sans compromis. Leur plus grosse frayeur étant de perdre cette liberté artistique chérie. « La musique a toujours été un hobbie. Avec la sortie du disque on est paniqué à l'idée que ça devienne un job, qu'il y ait une professionnalisation de la seule chose qui nous tenait à cœur. C'est très étrange comme situation. Est-ce que la passion survira à la discipline, à la routine de la tournée et de la promo ? Jusque là, on a pas fait d'études, on a choisi la vie. » World Unite/Lucifer Youth, Foundation, plus qu'un nouveau démon de la hype : un groupe dont la musique et le discours ont la beauté du diable. Vénéneuse et éternelle.

Go Tell Fire to the mountain (Lyf Recordings/Pias)

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