Interview de Connan Mockasin, parue dans le TSUGI n°40


Connan Mockasin
Chérie, j'ai agrandi la pop

Par Violaine Schütz

A 28 ans, Connan Mockasin, néo-zélandais exilé à Londres, est déjà un objet de culte. Son premier album de pop étrange et songeuse a tapé dans l'œil d'Erol Alkan qui l'a signé sur son label Phantasy, Thom Yorke ou encore Johnny Marr. Rencontre avec un excentrique presque aussi barré que sa musique.

« La première fois que j'ai vu Connan, c'était au Social Club pour la soirée anglaise d'Erol Alkan, Durrr. Marc Tessier de Record Makers m'en avait parlé en me disant que c'était le truc à voir ce soir là. J'étais venu soutenir Zongamin et j'ai été envouté par « machin chouette mocassin » (j'avais mal compris son nom). Nous étions 35 dans la salle et pourtant, ce petit homme, mi Warhol-mi Thurston Moore nous a électrocuté ». Pedro Winter, comme d'autres trendsetteurs qui ont rencontré une chanson de Connan, ne tarissent pas d'éloge sur le néo-zélandais installé à Londres Connan Mockasin. Même son de cloche du côté de Guillaume Sorge (de la Galerie 12mail et du label D-I-R-T-Y). « C'est singulier, on sent qu'il y a un univers particulier et malgré le son très référencé pop 70's, ce disque est très personnel et ne ressemble à aucun autre. J'aime les disques immersifs et celui-ci en est un. C'est un vrai album qui s'écoute en entier, un gage de qualité ultra rare à l'époque où internet tend à transformer la musique en un robinet à singles surcompressés, robinet qui ne s'arrêterait jamais de couler. » Pourtant, mieux vaut prévenir les non initiés. On ne pénètre pas facilement dans Please Turn Me Into The Snat, faux premier album solo de Connan Hosford, de son vrai nom.

Le chant des dauphins
D'abord il y a cette voix, entre Klaus Nomi, une femme et un robot-jouet, qui monte très haut et pourrait en crisper plein. Et puis cette musique, pas vraiment de la pop mais du rock psychédélique pendant deux minutes, puis du jazz éthéré et le morceau suivant de l'expérimentation d'avant-garde pure. L'épique « Forever Dolphin Love » est à ce titre un véritable morceau de bravoure de dix minutes qui commence de façon instrumentale comme une démo hallucinogène de Japan ou de Bowie période Station To Station pour prendre après un passage prog rock-ambient l'auditeur dans les filets d'une mélodie chantée céleste et mélancolique. On a rarement entendu quelque chose d'aussi prenant et d'aussi beau. Erol Alkan ne s'y est pas trompé, signant le blondinet sur son label Phantasy, et s'exclamant : « C'est un génie, en total décalage avec tout ce qui se fait autour de lui ». Mais comme tous les génies, Connan ne s'appréhende pas facilement en interview. Le Néo-Zélandais baisse les yeux lors de notre rencontre, répond par des hochements de touffe de cheveux, ponctue ses phrases de longs silences, prend des pauses d'enfant autiste. On lui extirpe des informations comme de douloureuses confidences. « J'ai enregistré ce disque parce que ma mère m'a dit que je devrais faire un album. C'était l'été, je campais dans une tente installée à côté de chez mes parents, comme une petite église, et il faisait très chaud. J'ai tout enregistré dans l'ordre final des morceaux, comme une session live, sur un matériel très basique, avec des machines bas de gamme, des vieux machins et un programme d'enregistrement pour PC que plus personne n'utilise. Quand on écoute le disque au casque, on peut entendre le bruit des bottes de ma mère, sa voix, et les bruits qu'elle faisait quand elle m'amenait à manger ou qu'elle était en train de préparer le café. »

Histoires de fantômes néo-zélandais
Éternel enfant le Connan? « On peut entendre un enfant de six ans chanter sur un morceau. Mon enfance m'influence beaucoup. C'est à ce moment là que beaucoup de choses se sont joué. J'étais déjà différent des autres. A 10 ans (quand j'ai commencé la guitare) en Nouvelle Zélande, à Te Awanga, je fabriquais des sculptures en tuyaux avec une soudeuse offerte par ma mère, et je m’amusais avec mes frères à cacher dans les arbres des lecteurs de cassettes émettant de drôles de sons. Les voisins ont fini par croire que la région était hantée ».
Aujourd'hui c'est les adultes que Connan, exilé à Londres car en Nouvelle-Zélande on ne comprenait pas sa musique avoue-t-il, hante avec ses chansons aériennes, tordues, innocentes et oniriques qui complexifient la pop. « J'ai fait trois albums avant celui-là qui ne comptent pas. J'étais dans une sorte de groupe de blues-rock (Connan and the Mockasins, ndr) avec qui j'ai beaucoup tourné. Quand tu es dans un groupe, tu ne fais jamais vraiment ce que tu veux, mais une tonne de compromis. C'est très frustrant. C'est la première fois que je fais la musique que je voulais faire, quelque chose de personnel ». Étonnamment libre, Connan qui est aussi peintre à ses heures (il a signé la pochette, très torturée, du disque) et rêve d'être acteur, a recrée à Londres sa famille, des Freaks musicaux comme Micachu & The Shapes qui aime déconstruire les schémas ou les rockeurs iconoclastes Late Of The Pier (avec qui il a un side project baptisé Soft Hair). Comme eux, il se soucie guère des hypes, n'hésitant pas à chanter dans une langue inconnue, inventer des personnages ou à sortir un double album avec un live. Véritable excentrique, on pourrait même voir en lui un fils spirituel de Joe Meek ou de Syd Barrett. La pop a trouvé son trublion.

Please Turn Me Into The Snat (Phantasy/Because)

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