Article : The Rapture - Rave éveillée (article paru en septembre 2006 dans Trax)


Texte : Violaine Schütz

The Rapture
Rave éveillée

The Rapture a réinventé le rêve américain. D’obscur groupuscule noisy, né il y a dix ans dans l’anonymat d’une banlieue de San Diego, il est devenu la sensation post-post-punk que les clubs branchés de la terre entière s’arrachent. Comment ? En tentant l’aventure techno. Une des plus palpitantes de ce siècle…

Evoquant la signature récente du groupe avec une major (Mercury/Universal), Patrice Bardot bouclait ainsi son papier de couv consacré à The Rapture, en 2003 : « Un peu comme à l’armée : si tu as signé, c’est pour en chier. The Rapture va-t-il se venger en ne parlant plus aux journalistes ? James Murphy va-t-il s’acheter un loft rue du Faubourg St-Honoré avec l’avance de Mercury ? Nolwenn Leroy sera-t-elle remixée par ses compagnons de label ? » Pas de panique, rien de tout ceci n’est arrivé. Par contre, à l’écoute de Pieces of the People We Love, le second (et très attendu) album du groupe, force est de constater que beaucoup de changements ont été opérés. Une prod qui a coûté bonbon, du disco en veux-tu, voilà…Et comme les Rapture causent encore aux journalistes, on a profité d’une chaude matinée de juillet, pour en savoir plus sur ces nouveautés ensoleillées.

Rapture à la Plage
Un café chic dans le cinquième arrondissement de Paris : Vitto Roccoforte (le batteur aux cheveux grisonnants), Luke Jenner (le grand frisé, chanteur et guitariste), ainsi que les faux jumeaux (et vrais cousins), Mattie Safer (voix, basse, synthés) et Gabriel Andruzzi (saxo), ont tous leur théorie sur The Rapture vol II, le blockbuster de la rentrée dance. « Il est plus lumineux et spacieux », assure Vito. Pour Gabe, « Il est plus fun, soulful et évident qu’Echoes. C’est un peu « The Rapture va à la plage » ». Pas faux. Sur Pieces of The People we Love, le punk-funk d’antan a pris des couleurs, bronzé au soleil de L.A. (où la moitié des enregistrements ont eu lieu). Il miroite de reflets ignorés, étincèle d’un groove nouveau : « On est vraiment un groupe de funk, depuis l’arrivée de Gabe », assure Mattie. Ce changement de cap (sous le soleil exactement), ils le doivent en partie à une production éclairée : Paul Epworth (Bloc Party), Danger Mouse (Gorillaz et Gnarls Barkley), Ewan Pearson (remixeur des Chemical Brothers et de Depeche Mode). Tous ont contribué à faire que sur Pieces, The Rapture sonne comme il toujours du le faire, soit comme un incroyable groupe de dance.

Rapture à la dèche
Il est bien loin le temps où Luke servait des godets dans un bar new-yorkais (un cocktail y porte aujourd’hui son nom, le Jenner-ino). Bien loin aussi celui où les garçons dormaient sous les ponts. En 1997, date des premiers pas de la formation à San Diego, personne n’aurait donné très cher du cas (social) The Rapture. Fondé par Luke et Vito, deux fans de baseball épris de punk angoissé, le groupe n’existe que pour pouvoir entrer au club Casbah, le seul endroit de la ville où il se passe quelque chose. Leur premier EP, l’obscur et bruitiste Mirror (sorti en 1999) « n’était qu’une sorte de brouillon de ce qu’on est aujourd’hui, explique Luke. Il était très influencé par Suicide, Can, Cure, Television. On essayait de faire comme les grands, mais on était trop bidons pour leur arriver à la cheville ». En effet, à part une version primitive d’ « Olio » assez remuante, c’était loin d’être le délire auditif. Mais un fait divers va changer la donne.

New York’s dreamings
Un jour, leur bassiste de l’époque, Brooks Bonstin, qui hébergeait le duo, retrouve sa maison détruite dans un incendie. Luke et Vito ne avent pas où aller ; Bonstin leur propose de s’installer à Seattle chez une amie à lui. Il omet cependant un détail. La fille en question bosse chez Sub Pop, le label grunge mythique. Elle conseille à son boss, Jonathan Poneman, d’aller les voir live. Coup de foudre ! Le découvreur de Nirvana craque pour leur prestation apocalyptique et signe illico le combo pour un mini LP. Sauf que, Poneman n’est pas le seul sur le coup. Un autre patron de label, qui les a vu lors d’un concert new-yorkais improvisé a lui aussi flashé sur les Californiens. Son nom, James Murphy. Il est le tout jeune fondateur, avec l’ex Mo Wax Tim Goldsworthy de la structure DFA. Début 2000, il enjoint le groupe à rejoindre la Big Apple, pour produire l’album promis à Sub Pop. « C’était une période difficile, se souvient Luke. On vivait avec cinq dollars en poche, et devait affronter en studio des gens qu’on venait juste de rencontrer et qui avaient un tas d’idées sur nous. Mais c’est cette étape tendue, concordant avec l’arrivée de Matt (17 ans à l’époque et de fortes influences disco, ndr) qui a servi de révélation dance. J’ai grandi en écoutant Depeche Mode et New Order, sans réaliser que c’était de la musique de club. J’ai vraiment pris conscience de ça à New York. Je pense aujourd’hui que nous faisons partie de l’histoire de cette ville. Nous somme une extension de sa mue « clubbing », car on a subi ce qui se passait alors, et en même temps on a contribué à faire d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. »

Echos hype
De cette folle période où se succèdent les fêtes DFA, reste un témoignage : le EP Out Of The Races And Onto The Tracks (2001), qui laisse entrapercevoir les penchants dance de Rapture. Mais c’est le maxi « House Of Jealous Lovers » sorti fin 2001, qui va tout chambouler. Le tube monumental, qui mélange guitares post-punk et cris typiquement new-wave à un rythme discoïde, déclenche l’hystérie dans tous les clubs qui le jouent, et permet à Rapture de tourner partout. Des prestations au festival Aquaplanning de Hyères en 2002, puis à la Villette Numérique répandent la nouvelle en France. The Rapture devient alors le phénomène mutant à signer d’urgence. Dans l’euphorie, ils enregistrent douze titres en septembre 2002 sous le titre Echoes. Débute alors une véritable foire d’empoigne entre labels pour récupérer le groupe qui pactise finalement avec Universal en juillet 2003 pour un montant, que la légende, veut exorbitant. S’en suit une tournée de plus d’un an passé à écumer les clubs techno et les festivals rock. Le propos (live) s’affine : énergie punk-funk, certes, mais aussi improvisations free-jazz ou funk pur.

Coups d’une nuit ?
La tournée est un succès. Pourtant The Rapture sont inquiets. Echoes a cartonné. Ils doivent prouver, au fameux tournant du second LP, qu’ils ne sont pas des coups d’un soir. Pendant trois ans, The Rapture va donc se donner les moyens d’assurer, à commencer par ceux financiers. Pour réaliser Pieces Of The People we love, Mercury leur offre Paul Epworth, Danger Mouse et Ewan Pearson. Mais le processus d’écriture ne va pas se faire sans écartèlement. Luke se souvient d’un bras de fer constant : « Parfois, on ne veut pas reconnaître ce qui serait le mieux pour nous. Il y a des chansons qu’on ne voulait même pas enregistrer, comme notre premier single, « Get Myself Into It »! Avec ces producteurs, on a beaucoup appris. Notamment avec Danger Mouse qui nous traitait comme de simples samples. Mais, c’était pour notre bien ! (rires)» Les affrontements se jouèrent aussi ailleurs : «« On en a écrit plus de 40 chansons et enregistré 17. Finalement il en reste 10, c’est une sorte de best of, explique Luke. Comme nous avions beaucoup de matériel, il fallait se battre pour son point de vue, et étudier les arguments de chaque membre du groupe. » Mais l’accouchement opéré, tous sont contents du résultat, à l’instar de Matt : « Cet album est bien meilleur que le précédent, parce qu’on peut y entendre la voix de chacun. On a tous progressé et nous sentions plus confiants pour développer nos individualités musicales. J’ai fait la moitié des vocaux, parce que techniquement je m’en sentais enfin capable. »

Party de plaisir
Grace à une prod lumineuse, et à sa nouvelle démocratie (« On est un vrai groupe maintenant, claironne Vito) The Rapture assume aujourd’hui pleinement sa vraie nature : dansante, frivole, festive, et proprement jouissive. Il n’a même jamais été aussi proche de la signification de son patronyme (« extase » en français), reniant ses élans noirs et destructeurs pour une house complexe mais décomplexée, aux accents pop et psychédéliques. The Rapture ose enfin s’imposer ouvertement comme une machine à danser. « Les deux seules choses sur lesquelles nous sommes tous d’accord concernant le groupe, déclame Luke, c’est que : Nous sommes un « party band », et que nous aimons la « dance music ». Etre DJ’s et jouer live en club nous a aidé à comprendre ce qui fait bouger une foule, et a vraiment influencé le disque. » Pour Matt, « Nous sommes des clubbers et Pieces of People We Love, une grande fête. La métaphore qui définit d’ailleurs le mieux le groupe à mon sens, c’est celle d’un appart improvisé en dancefoor. Des gens très différents se font de l’œil, et peut-être bien qu’ils finiront par baiser ensemble dans un recoin au son d’un saxo fou et d’un beat ravageur…(un gang bang, quoi ! ndr) « Avant, on se demandait comment on allait faire pour manger, poursuit Luke. Maintenant, on se préoccupe seulement de savoir comment faire danser les gens. On vit un putain de rêve éveillé ! » Et nous-avec eux- une rave éveillée qu’on n’est pas prêt d’écourter…A quand l’after ?

Pieces of the People We Love (Mercury/Universal)
www.therapturemusic.co.uk
www.myspace.com/therapture

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