dimanche 7 août 2011

Entretien avec Nicolas Jaar publié dans le nouveau Redux (n°38) actuellement dispo


Nicolas Jaar

Texte : Violaine Schütz

Considéré comme le nouveau jeune prodige de l'électronique par le Landerneau de la critique hype (la blogosphère en tête), le new-yorkais Nicolas Jaar épate en sortant à 20 ans un album qui puise dans des décennies de musiques. On l'a rencontré.

Depuis presque deux ans, ses maxis (« Time For Us », « Russian Dolls ») et ses remixes (Ellen Alien) affolent les mp3 blogs et les clubbers. Pour les ayatollahs de la musique électronique, son nom résonne comme une formule magique. Nicolas Jaar ou le petit prodige qui produit depuis l'adolescence des morceaux lents et hypnotiques (on dépasse rarement les 110 bpm) incarnés par une voix d'outre- tombe qu'on jurerait déterrée de chez Factory Records. Mieux, diplomé de la Brown University en littérature comparée et philosophie, le jeune gomme qui vient d'avoir 20 ans multiplie les références pointues à l'art, au cinéma et à la philo, allant jusqu'à intituler un EP Marks and Angels en hommage aux deux penseurs communistes et un morceau « Deleuze’s Will’ » ou à intégrer Guy Debord dans un set. Certains le trouvent à ce titre « pompeux » ou trop sophistiqué. D'autres se délectent de voir et entendre un garçon qui fait de la musique sur un laptop avoir plus de culture et de jugeotte qu'un DJ décérébré sous substances illicites. Quand on l'interviewe, il cite d'emblée en influences « Bertolluci, Antonioni, Keith jarret, Pink floyd, The Doors, New Order, Manzoni, Magritte. Sur « Etre », le morceau d'ouverture de mon premier album, Space Is Only Noise, c'est Serge Daney qui parle avec Godard, il y a beaucoup de références à la culture française dans ma musique. Je suis allé au lycée français à New York et Santiago et ma mère est française, donc toute ma vie j'ai été bercé dans la culture française, c'est pour ça. » Voilà qui vous resitue, d'entrée de jeu un homme. Mais Nicolas Jaar peut aussi être charner. Ceux qui ont écouté ces morceaux « Mi Mujer » ou « El Bandido » savent qu'il aime les ryhtmes chaloupés et l'exotisme et affectionne une certaine sensualité qui ensorcèle l'auditeur comme un piège. « J'ai vécu au Chili, à Santiago, mais attention ce n'est pas la jungle, il n'y a pas des singes qui courent partout. Par contre c'est peut-être de là que vient mon amour pour les sonorités chaudes. J'écoute aussi beaucoup de musique éthiopienne. » Mais l'intello de l'électro avoue avoir une approche très mentale de la production. « J'ai appris la techno avec les disques, notamment ceux de Villalobos, quand j'avais 14 ans, et que je faisais des cd's pour des amis,pas en sortant en club. Je ne suis pas un clubber et c'est sans doute pour ça que j'aime ce qui est lent et ne fait pas forcément danser. » On peut pourtant danser sur Space is Only Noise mais de façon langoureuse, seul, un peu à l'écart du monde et toujours avec la larme à l'œil. Même si au fond, c'est un disque d'électronique qui s'écoute à la maison. Car sa house teintée de minimale est aussi mélancolique que lancinante, puisant son aura dans Satie, l'abstract hip hop, le jazz, le dub et la musique concrète plutôt que dans les beats sous acid de Detroit ou Chigaco. Il y a aussi du violon, du piano, quelque chose de très soulful et profond notamment dans la chanson « I got a woman » qui sample la voix de Ray Charles et récite un poème de Tristan Tzara. Comme le dit le meilleur morceau de l'album, « Space Is Only Noise If You Can See ». Pour voir la musique spatiale et filmique de Nicolas Jaar, fils d'un cinéaste américano-chilien (Alfredo Jaar), il faut fermer les yeux et se faire son propre film. Ce n'est pas un hasard si le producteur termine notre conversation par un révélateur : « Je ne sais encore ce que je vais faire de ma vie, mais j'aimerais réaliser des films ».

Space is Only Noise (Circus Company/La Baleine)

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