Musicien : ça eut payé (enquête parue dans Tsugi n°38) début 2011



Musicien : ça eut payé

Texte : Violaine Schütz

La musique, ça fait rêver, mais la réalité c’est que beaucoup de musiciens et producteurs français de la génération home-studio ont du mal à joindre les deux bouts. Comment et de quoi vivent-ils ? Témoignages.

Cet été, on croisait le chanteur d'un groupe de pop-rock parisien qui a la côté en train de vendre des figurines dans un grand magasin. Alors qu'on le saluait généreusement, on fit face à des yeux baissés et une voix balbutiante. Gêné, l'artiste, hype, ne voulait pas qu'on le voit ainsi, dans le rôle de vendeur, alors que quelques jours auparavant il faisait danser un club entier de la capitale. Quand on a commencé ce papier, on s'est retrouvé face au même désarroi qu'Erin Brockovich se battant seule contre une société impliquée dans une affaire d'empoisonnement, le sourire ultra bright et les deux mètres de jambes en moins. Silence, stupeur, tremblements. Personne, même parmi les « amis » que l'on a dans ce milieu n'était capable de s'étendre sur le sujet. Pour un Nicolas Ker qui avoue avec franchise que Jean Marc Barre a pris l'un des titres de Poni Hoax pour le générique de son prochain film, et qu'il (ne) va toucher (que) 200 euros, ou qu'il a empoché 1000 euros pour chanter sur Aeroplane (contre 250 pour prêter sa voix au dernier titre de Black Devil Disco Club), dix nous répondaient : « J'ai peur que ça enlève du rêve ». C'est que les temps sont rudes et l'on éprouve toujours une certaine honte à dire qu'on ne gagne pas des milles et des cents. “Un jour, en tournée, un type me dit : ‘Je suis timide, à chaque fois que je te croise, je n’ose pas venir vers toi. Je t’ai vu chez Taddeï, t’es une superstar, mec.’ Je lui demande ce qu’il fait dans la vie. Il me répond : ‘Boulanger’. Je réplique : ‘Tu gagnes plus que moi’. Il hallucine. On compare. J’avais raison.” Cette anecdote racontée par Nicolas Ker, chanteur de Poni Hoax, résume bien les choses. Beaucoup de musiciens d’aujourd’hui avouent ne pas gagner leur vie. Si certains DJ’s s’en tirent plutôt bien, les groupes rock ou électro, qui ne sont pas encore sortis de l’underground par la magie d’un tube, galèrent. Les Penelopes, duo signé chez Citizen, confirment : “Aujourd’hui, pour le même niveau de notoriété qu’au début des années 90, un artiste ne peut plus vivre uniquement de sa musique. Tu ne peux plus faire comme XTC : sortir un disque puis te cacher dans ta cabane. En France, on est à fond dans le do it yourself mais on arrive à la limite de ce système débrouille.” Nicolas Ker rajoute : "La musique ça rapporte rien. On était en tournée avec Jeanne Balibar en Allemagne, on s'est retrouvé dans une petite ville dans une chambre d'hôtel minable, à quatre, collés les uns contre les autres. On jouait live le soir. Le lendemain, Jeanne devait faire de la promo pour un film de Rivette. On a tous été logés dans une chambre single d'un palace, alors qu'on ne jouait pas. Et pourtant, Rivette, c'est pas Spielberg". Le constat est amer. La crise touche tout le monde. L’avènement du numérique ne ferait que fragiliser le système. Alors, comment gagne-t-on sa vie quand on est musicien ?

Avance, ventes et droits
Jean-François Perrier alias Grand Marnier, producteur, musicien (pour Yelle notamment), affirme : “Les artistes touchent quelque chose sur les ventes de disques, mais il faut en vendre vraiment beaucoup pour que ce soit significatif.” L’artiste signé par une maison de disques touche d’abord une avance, extrêmement variable en fonction de la notoriété dont il bénéficie, puis un pourcentage sur les ventes : les “royautés”. Les maisons de disques disent reverser, pour les “jeunes” artistes, entre 8 et 12 % du prix de vente d’un CD, et entre 12 et 15 % pour les artistes confirmés. Mais ce pourcentage peut être réduit si le label a payé l’intégralité de la production de l’album. Quant au reversement par la Sacem des droits d’auteurs nés de la diffusion des œuvres dans divers lieux et supports, ils ne sont pas pris en compte dans ce calcul mais ne représenteraient presque rien si l’on en croit la dizaine de musiciens interrogés. Le merchandising (t-shirts, hoodies, mugs…), lui, servirait tout au plus à se payer des bières. Alors, pour joindre les deux bouts, certains musiciens optent pour un boulot à mi-temps, voire plusieurs.


La double vie de Lisa
Il y a encore deux ans de ça, Julie Budet aka Yelle conservait son emploi-jeune d'administratrice d'une compagnie de clowns près de Saint-Brieuc en continuant la musique à côté. Lisa Li-Lund, qui vient de sortir un disque chez Versatile (The Big Crunch Theory), un morceau sur la compile Voyage 2 du label Pan European et bientôt un titre avec les Gentlemen Drivers chez Because, travaille en parallèle dans une boutique d’appareils photos, fait des traductions et d’autres petits boulots, tout en répétant sa tournée. “Dès que j’ai pu partir en tournée et gagner assez d’argent pour ne faire que ça, j’ai abandonné les boulots à plein temps. Cependant, je dois encore bosser régulièrement à droite, à gauche. J’ai vendu des glaces, donné des conférences au Louvre, été commissaire d’exposition pour la division des arts plastiques de la Ville de Paris, organisé des expos pour une galerie de Brooklyn, donné des cours de français à de jeunes enfants de milliardaires à New York, joué les vendeuses dans des boutiques de fringues classes de la rive gauche à Paris, assisté mon père à son cabinet médical, été barmaid au Pop In, assistante-scénariste et j’ai même joué la ‘video-vixen’ dans un clip de N*E*R*D.” Mais certains n’arrivent pas à mener cette double vie. Nicolas Ker raconte : “J’ai tenté d’être déménageur, mais j’ai tenu une semaine. Le job que j’ai gardé le plus longtemps, ça a été huit mois, dans le télémarketing. À chaque fois que je montais les escaliers en rentrant chez moi, j’entendais une grosse voix me dire : ‘Il était supposé être une rock star…’ Pendant cette période, je n’ai pu écrire aucune chanson. Sinon, j’ai toujours été au RMI jusqu’au jour où j’ai touché l’intermittence.”

Enregistrer pour Dave
L’intermittence, c’est le modèle le plus répandu chez les musiciens indé français. Pour en bénéficier, il faut donner quarante trois concerts en dix mois. Tous déclarés. Dans ce cas, on peut espérer gagner environ 1 200 euros par mois, soit presque un Smic. Beaucoup luttent pour conserver ce statut. Grand Marnier reconnaît que “certaines personnes basculent dans la course à l’intermittence et s’inquiètent surtout de faire suffisamment de cachets pour ne pas perdre leur statut. Le risque ? Voir la passion passer au second plan.” D’autres conservent leur enthousiasme tout en enchaînant les dates ou les “travaux” de requins de studio pour des musiciens plus populaires. Laurent Bardainne, compositeur et clavier de Poni Hoax, explique : “Pour un groupe indé, gagner de l’argent est une croisade, longue et risquée. Il faut jouer gratuitement au début, partout et tout le temps. Le public se crée, fidèle, on finit par être payé et faire quelques DJ-sets à côté. Des marques comme agnès b aident à monter des tournées à l’étranger et nous habillent. J’ai fait du bal, la manche sur les terrasses, dans la rue, le métro, des fanfares, enregistré pour Dave, Olivia Ruiz, Abd Al Malik, Julien Doré. Avec Poni Hoax, faire un mauvais titre aguicheur qui ne nous ressemble pas, on n’y arriverait pas, même pour des thunes. Par contre, écrire de la dance pour Christophe Willem, carrément ! Dans ce cas, ce n’est plus notre identité qui est en jeu, mais un savoir-faire.”

Jingle pub
Ce qui rapporte le plus aux artistes, en 2011, ce n’est pas jouer les mercenaires de studio ou de tournée pour des stars “bankables”, mais bien parvenir à illustrer une pub TV. Sébastien Tellier a vécu un an grâce à sa chanson “La Ritournelle” utilisée dans une pub L’Oréal. Justice, Gonzales, Telepopmusik, Aswefall ou Housse de Racket ont eu la même chance. Et le pactole qui va avec. D’après Matthieu Sibony, patron de Schmooze (qui produit des bandes-son pour des films publicitaires ou des longs métrages), c’est un revenu intéressant pour les musiciens, qui leur permet de manger et financer l’enregistrement de leur prochain album sans empiéter sur leur liberté artistique. “Quand j’ai commencé, tout le monde pensait que faire la pub c’était se vendre, maintenant, tous courent après une synchronisation publicitaire. Pour un jeune artiste français, une musique sur une pub rapporte entre 40 000 et 80 000 euros, payés à sa maison de disques. Dans sa poche, il en reste un tiers, à se partager entre chaque membre du groupe. Dans ce modèle actuel, Kitsuné et Ed Banger sont ceux qui s’en sortent le mieux. Ils ont compris qu’à défaut de vendre des disques, il fallait intéresser les marques.”
Outre la possibilité de faire un gros carton en nouant un partenariat avec une marque (on aimerait bien savoir ce qu’a rapporté à Uffie son association avec Diesel l’an passé), certains avantages en nature se révèlent non négligeables quand on est une rock star, surtout en cas de dèche. Le chanteur d’un groupe de pop-rock français qui a cartonné en 2010, nous a confié ceci, tout en refusant que l’on cite son nom. “On n’est pas trop à plaindre, malgré tout. C’est un travail cool, je ne me lève pas à 5 h pour aller à l’usine, comme mes grands-parents. Mon boulot, c’est faire des interviews, écrire, enregistrer, voyager. Et même quand on gagne presque rien, on t’offre des sapes, des coups à boire, tu ne paies aucune entrée en boîte… Ça compense. Et puis, même si ce n’est pas facile tous les jours, vivre ou survivre de ce que tu aimes, en 2011, ça n’a pas de prix.”

ENCADRE

Le conseil d’Étienne Jaumet

“Les notions de réussite sont subjectives, alors mes conseils à un débutant pour qu’il puisse vivre un jour de sa musique n’auront pas beaucoup de valeur pour ceux qui considèrent que la célébrité et l’argent sont des gages de réussite. Pour ma part, je suis très heureux de ma situation, j’arrive à vivre de la musique et participer à de très belles aventures. Il n’y a, à mon sens, aucune recette pour percer. Signer sur une major peut aider, mais la grande majorité s’y brûle les ailes… La réussite dépend de tellement de facteurs incontrôlables : la musique que tu aimes faire, ce que le public à envie d’entendre, la concurrence, la chance… Je ne connais qu’une chose qui marche : la ténacité ! Alors, autant se faire plaisir et se consacrer à la musique que l’on aime et non pas à celle qui peut marcher. Lorsque l’on essaie de suivre une mode, c’est déjà trop tard : les maisons de disques ont déjà toutes signé un artiste dans le même genre en espérant qu’il se raccroche au wagon…”

Commentaires

John De Cuir a dit…
Super papier !
Merci violaine pour ces conseils avisés ainsi sur l'état actuel de la "profession".. desillusion, renoncement et syncro télé, c'est beau la musique indé en 2011..
Bruno b Hassen a dit…
Bravo, meme si je boss dan l 'immobilier, je trouve cet article formidable.

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