Interview "A table avec Arno" - Article paru dans le numéro 1 de Serge

Arno, toujours la frite

texte : Violaine Schütz


Dérives éthyliques et grandes bouffes nourrissent les chansons du chanteur belge qui poétise le trivial, Arno. Pour sa première rubrique « cuisine et bouffe », Serge met les petits plats dans les grands, en cuisinant celui qui fut cuistot de Marvin Gaye, période « Sexual Healing ». A table!

« L'oignon fait la force », « Vive les moules », « Un verre de vin à la main », « La plus belle mademoiselle pour aller manger », « Elle porte toujours un sac en plastique avec de la bouffe macrobiotique »...Sur son dernier disque, Brusseld, comme sur presque tous ses disques précédents (un peu moins d'une vingtaine au total) Arno truffe sa prose d'allusions culinaires et avinées croustillantes. L'origine de ce goût prononcé ? « Ça remonte à loin. A 14,15 ans, quand j'étais jeune, j'ai travaillé dans les cuisines de restaurants, au sein de brigades (équipes au service du chef). Et il y a un truc qui m'a frappé avec les chefs, c'est qu'ils sont très rock'n'roll. Ils travaillent pour que les autres gens s'amusent, comme les musiciens, ont des horaires différentes (de 8 heures du matin jusqu'à l'aube), des caractères difficiles et souvent des problèmes avec leurs femmes. Et souvent, ils boivent beaucoup. Bref, ils vivent en dehors des normes. Ils sont obsédés par la bouffe qui aussi un art. A ce niveau, c'est autre chose que cuisinier un steak. Un chef mélange des produits et des couleurs, parce qu'on mange avec les yeux aussi. Pour moi ce sont des artistes. Il y a beaucoup de créativité chez les chefs, en Angleterre, en Belgique et en Hollande, comme on le voit dans tous ces nouveaux programmes de tv de cuisine. Mais je regarde rarement la télé, parce que quand je la regarde trop, je deviens impuissant. Et c'est pas bien, après je dois manger du céleri ».

Tranche de vie
De son premier métier, Arno garde un souvenir marquant, sa rencontre avec Marvin Gaye, exilé à Ostende après de sérieux problèmes de drogue. « Dans les années 70 j'avais un groupe, Tjens Couter et alors que j'étais en Amérique avec eux, j'ai eu un flash. Je me suis dit « Je suis un européen, alors pourquoi j'essaie de faire de la musique comme les Ricains? Du coup j'ai tout arrêté et j'ai recommencé avec un autre groupe, TC Matic. Et comme le punk rock ne nourrissait pas son homme, que je vivais dans la rue, un copain (mort maintenant), Freddy Cousaert, qui avait un club et un petit restaurant à Ostende m'a donné une chambre et m'a proposé de bosser pour Marvin Gaye, qui était en ville, et dont il s'occupait. Il avait besoin d'un type pour lui faire la bouffe. J'ai donc été le cuisinier de Marvin Gaye en 1981, je lui faisais du poulet. De temps en temps je fumais des joints après le service, j'étais jeune et beau, et amoureux d'une mademoiselle. Un jour que j'avais le cafard, Marvin m'a donné ce conseil : « il me faut jamais dire à une femme que tu es fou amoureux d'elle, sauf à ta grand-mère! ». Je l'ai raconté à mon fils Mathias, sauf que j'ai rajouté : « Ecoute Mathias, il y a plus de femmes que de chinois, j'en ai même fait une chanson « tomber amoureux, c'est comme une migraine, ça vient et ça se passe »! » Sinon je me souviens que Marvin était fan de soul-food. Les afro-américains ne mangent pas du tout comme les Américains blancs, il bouffent beaucoup de poulet avec du riz, comme l'Afrique calypso. Tu vois le bazar? Je fais encore cette recette pour mes enfants, d'ailleurs je ne cuisine que pour mes enfants, sinon je suis toujours au restaurant. »

Paradis perdus
Mais impossible pour Arno de nous citer un restaurant. « Je peux pas dire quel mon bistrot préféré, sinon je vais en oublier, et je me ferais tuer par ceux que je n'aurais pas mentionner. Je vais là où il y a de belles mademoiselles qui servent. Pour le reste, peu importe, il faut manger, l'hiver est long, comme je dis souvent. Et puis la cuisine, c'est plus ce que c'était! Dans le temps, les années 70 et 80, en tournée, chez les routiers (cafés restaurants), on pouvait manger de superbes gigots avec des flageolets, sur les chemins de France, mais ça s'est perdu. C'était autre chose que le catering dans les loges. L'autre fois j'étais dans un restaurant avec une copine, elle avait envie d'île flottante. Je l'ai rebaptisé « Yves montand » : « Un Yves Montand, s'il vous plait! » c'est mieux qu'une île qui flotte. A une époque, des grands chefs comme Vatel (cuisinier de la cour de Louis XIV qui s’est suicidé pendant une réception car la livraison de la pêche avait du retard, ndr) et Escoffier (écrivain culinaire révolutionnaire du début du vingtième siècle, ndr), on donnait des noms incroyables aux plats. Un œuf à la florentine, des pommes duchesse, des tournedos Rossigny, il y a beaucoup de musique dans ces expressions, plus que dans un « steak avec du foie gras ou un œuf poché avec des épinards ». Les bouquins d'Escoffier et de Vatel, ce sont des recueils de poèmes. Il faut lire ça! La cuisine française est en train de perdre ses chaussettes. »
Mais Arno, lui garde la flamme. Il voue un véritable culte au St Estèphe, St Julien et autres St Nicolas (« je suis très rouge, dans les années 80, c'était le vin le Cahors, mon pêché ») qui alimentent nombre de ses chansons à boire, aux frites de son pays (« il y a plus de frites en France qu'en Belgique avec les fast-food, mais une frite, ça doit être coupé à la main, et cuit dans la graisse. Et surtout sans sel, ça absorbe son croquant ») et imagine un dîner idéal « avec Dieu, les prophètes, Jesus, pour leur poser des questions. Ah non, pas les prophètes, plutôt Mireille Mathieu et Brigitte Bardot. Pour savoir comment ces grandes icônes encore en vie se tiennent à table. » Pour l'heure, il est 11h45 et l'auteur des « yeux de ma mère » nous souhaite un bon appétit avant d'ajouter, vicelard, « Sois sage et si tu fais des bêtises pense à moi ». Bref, le Flamand a gardé la frite...

Brusseld (Naïve)

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