Interview avec Philippe Zdar (Bonbon Nuit 6) janvier 2011


Texte : Violaine Schütz / Photos : Nicola Delorme

Exergue : « Les gens devraient arrêter de regarder le DJ mais plutôt la fille à côté, et danser. »

Philippe Zdar
Un héros très discret

Rescapé de la french touch et chevalier de l'ordre des arts et des lettres, Philippe Zdar a fait danser la planète avec son acolyte Boombass au sein de la Funk Mob et de Cassius. Devenu un producteur très prisé (derrière le dernier Phoenix) on l'a coincé dans son studio rue des Martyrs à l'occasion de la sortie d'«I <3 U So » en single.

Je t'interviewe aujourd'hui dans ton studio, ce qui est assez rigolo, car tu as justement commencé à bosser dans un studio...
Tout à fait, c'était Plus 30, et au studio Marcadet avant. Mais avant ça, à 14 ans jusqu'à 17 ans, j'étais dans la restauration puis l'armée. J'étais l'assistant du père de Boombass (Dominique Blanc-Francard), c'est là que j'ai tout appris. Le jour où j'ai mis le pied pour la première fois dans un studio d'enregistrement j'ai su que je voulais faire de la musique. J'ai prié Dieu pour passer ma vie là dedans et pas dans la restauration.

Quel a été le vrai premier déclic de ton attrait pour la musique?
C'est arrivé par hasard. Et un jour je voulais dire à un pote que je voyais que le weekend bonjour, j'y suis allé par hasard le mercredi et là il y avait son groupe qui répétait. Le batteur était malade et ils m'ont dit « tu veux pas taper, n'importe quoi, de toute façon personne ne sait joué ». j'ai tapé, trippé comme un fou et harceler ma grande tante pour qu'elle m'achète une batterie pour mon anniversaire.

Quel genre d'ado étais-tu?
Une rebelle populaire. Dans les années 80, j'écoutais beaucoup de punk puis du heavy métal. Je suis passé des Sex Pistols à Metallica, en 1983. J'étais même Police, tout ce qui était rapide et l'inverse de ce qu'écoutait ma sœur, comme Neil Young, alors qu'aujourd'hui j'adore Neil Young.

Un groupe de métal t'a déjà contacté pour que tu les produises?
Non, ils n'oseront jamais. Ils pensent que je fais de la house.

Comment as-tu découvert la musique électronique?
En allant dans une rave avec Etienne De Crécy. On a dansé jusqu'à 9 du mat et on en est sortis transformés en se disant que nos vies seraient plus jamais pareilles. D'ailleurs, il est toujours dans un cube (la structure lumineuse de son dernier live, ndr) à faire de la techno. Alors qu'avant on écoutait du jazz ensemble, Pharoah Sanders et Coltrane.

Votre projet Motorbass avec Etienne, c'est fini?
Oui, on faisait de la musique ensemble car on était colocataires. Il était plutôt du jour et moi de la nuit et on partageait le même ordinateur. Mais y a encore des gens qui nous disent aujourd'hui : arrêtez vos conneries chacun de votre côté et reformez Motorbass.

Quelle a été l'évolution du son Cassius?
Les débuts (l'album 1999), la phase french touch, quand tout le monde faisait des boucles mais que nous on aimé bien l'électro. Le deuxième album (Au Rêve) où tu passes des années à avoir l'impression de tailler la pierre angulaire, mais en fait personne n'en a rien à foutre. Et le retour aux sources.

Tu préfères l'ombre du studio ou les DJ sets?
Je préfère l'ombre dans les DJ sets. J'ai horreur des DJ sets où les mecs lèvent les bras et sourient tout le temps. On est quinze dans le DJ booth car on avait marre des DJ superstars. Eddie Van Halen qui a passé des heures à faire des solos de guitare dans sa chambre mérite de faire son show et de recevoir une ovation, pareil pour un type comme Johnny Hallyday. Mais le DJ touche des boutons, et la starification de ces dix dernières années est ridicule. Les gens devraient arrêter de regarder le DJ mais plutôt la fille à côté, et danser. D'ailleurs j'ai toujours préféré les clubs où la cabine est au ras du sol, où tu prends des coups de coude, et reste à côté du public.

Tu sembles aussi avoir toujours été un peu contre le star system, toi qui a travaillé avec MC Solaar, Depeche Mode ou Bjork, non?
Je veux vivre dans le 18eme arrondissement et acheter mon pain tranquille. En travaillant comme assistant et ingénieux du son avec des gens qu'on reconnaît beaucoup comme Gainsbourg ou Daho, je me suis toujours dit que c'était un calvaire. Le type qui se fait larguer, d'un coup il se fait prendre en photo alors qu'il pleure. Tout le monde est soit trop sympa avec toi, soit sait qu'il t'as déjà vu quelque part, mais ne souvient pas où. Je ne suis pas Guillaume Canet.

Et tes voisins savent ce que tu font?
Je sais pas mais ils me détestent. Je risque pas d'aller à la fête des voisins.

Pourquoi?
Parce que j'écoute de la house à dix heures du matin avec des grosses enceintes. Je pense qu'un bon voisin est un voisin en « near death experience ».

Il paraît que vous êtes très chers en DJ set avec Cassius...
Tout est subjectif, la boîte est pleine et les mecs vendent des tonnes d'alcool. Mais si c'est des potes on peut jouer pour rien.

Ton travail de production consiste en quoi?
Produire c'est donner des conseils, tout partager. Depuis le Phoenix, je fais plus de prod que du mixage. Les derniers artistes que j'ai produit ce sont Housse de Racket, Rapture et les Beastie Boys. J'adorerai produire Metronomy mais ils n'ont pas besoin de moi.

A part pour bosser, tu vas toujours en boite de nuit?
J'ai du mal à me dire que je vais bosser, car c'est un réel plaisir, trois fois sur quatre. Je vais pas à l'usine.

Quand tu ne fais pas de la musique, quel est ta passion ?
Je lis beaucoup. Le dernier livre que j'ai dévoré, c'était Le livre de Dave de Will Self. Ce fut un tel choc que je n'ai pas osé rouvrir un bouquin depuis. Dans dix ans, il sera considéré comme un grand, un nouveau Céline.

Tu sembles toujours aussi enthousiaste en quarante ans de vie et quinze ans de musique, comment tu fais?
J'ai compris très vite la phrase de Nietzsche « La mort est l'exception pour une vie qui est la règle » et ça a été un tel cataclysme, qu'à dix ans je disais : tout peut s'arrêter alors il faut en profiter un maximum. A ma tante qui m'a offert la batterie, je lui disais à 13 ans et demi : si tu me donnes 10 euros, je les dépense illico. Si tu me donnes 10000 euros là tout de suite, je te jure que je descends et je les dépense.

Cassius - Single I <3 U So (Ed Banger)

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