Archives - Interview d'Handsome Furs (publiée dans Redux en 2009)

Handsome Furs 

Texte : Violaine Schütz 

Musique et mariage ne font pas toujours bon ménage, mais dans le cas d'Handsome furs, l'union est heureuse. Couple à la ville comme à la scène, les Montréalais Dan Boeckner, leader des excellents Wolf Parade, et Alexei Perry, poétesse auteur d'histoires courtes, ont enfanté d'un groupe hybride, à mi chemin entre l'électro primitive de Kraftwerk et le post-punk abrasif de Gang Of Four. Et ce n'est pas que sur disque, leur flamboyant deuxième album intitulé Face Control, que leur propos a de l'ampleur. Après rencontre, on peut affirmer que Dan (guitariste et chanteur) et Alexei (boîte à rythmes, claviers), ont les idées aussi longues sur papier que sur synthé.

Vous souvenez-vous précisément de votre toute première rencontre?
Dan : Je me souviens parfaitement de notre première rencontre. On était dans une séance de formation pour un boulot de télé marketing, un job vraiment pourri. C'était un jour glacial de mai, il y avait de la neige partout, à Montréal. C'était dans une grande salle de conférence, située dans un immense building, et je n'arrêtais pas de me répéter « je ne veux pas de ce job ». Et là Alexei, est arrivée, avec beaucoup de retard à l'entretien, elle ne devait pas vouloir du job non plus. Il m'est alors arrivé quelque chose qui ne m'était encore jamais arrivé. Je me suis dit que c'était la plus belle femme que j'avais jamais vu de ma vie, et je n'ai pas pu lever mon regard d'elle. Et plus je la fixais plus je me disais : « je dois absolument garder ce job! » (rires)
Alexei : Le lendemain, il est venu en costume au boulot.
Dan : J'avais passé la soirée à boire parce que j'avais un concert, et j'ai gardé le même costume, qui sentait la vodka. En tout cas, quelques jours après, je n'avais pas du tout d'argent, mais je voulais lui faire un cadeau alors j'ai volé des livres pour elle dont l'un d'eux était Forty Stories de l'écrivain américain Donald Barthelme. Je ne savais pas qu'elle écrivait des livres.
Alexei : C'est comme ça que je suis tombée amoureuse de lui.

Avant cette rencontre, quels genres d'ados étiez-vous?
Dan : J'étais un freak total. Je vivais dans un bled de 2000 personnes et j'étais le seul avec des couleurs de cheveux bizarres, qui écoutait Fugazi. Tous les rednecks croyaient que j'étais gay. Je cherchais la bagarre, c'était violent, surtout les années lycée, où je passais mon temps à fumer.
Alexei : J'étais une vraie connasse et une nerd. Tout le temps en train de lire un bouquin et en même temps très en colère, car rien ne bougeait autour de moi. J'écoutais de la musique très bruitiste. La musique que tu écoutes crée des ségrégations, et te rend impopulaire au près des autres clans, ça forge ce que tu deviens par la suite.

Il y a dans votre musique un côté innocent, comme si vous sembliez chercher à renouer avec une manière « fraîche » et naïve d'aborder les instruments, avec des sons d'électro primitive. Vous êtes attachés à une certaine « enfance » de la musique?
Alexei : Tout à fait! On cherche une certaine urgence, et c'est pour ça qu'on a tout enregistré live, les boites à rythme ayant été enregistrées en même temps que la guitare et les vocaux. Normalement dans les groupes électro, tout est enregistré piste par piste.
Dan : Throbbing Grhistle ou Cabaret Voltaire avaient ce quelque chose de naïf, et ce sont eux nos héros. Ce qu'on essaie de faire c'est quelque chose de définitivement pas adulte, ni d'intellectuel.

A une époque, celle du mp3 et des audio blogs, où on n'écoute plus les chansons en entier, vous semblez avoir pensé l'ordre de vos chansons, comme une petite histoire...
Alexei : Absolument, on est vraiment old-school, et d'ailleurs on va le sortir en vinyle, et on a pensé l'ordre selon deux faces, la A et B. La chanson du milieu est comme un long break. On veut que les gens achètent un objet cohérent, pas une collection des morceaux, et on aime l'idée de leur dire comment écouter cette suite de titres.

Le titre de l'album, Face Control, fait référence à la Russie, comment ?
Dan : Il s'agit d'une pratique utilisée en Russie et dans des pays de l'ex Union soviétique, c'est pourquoi nous avons choisi d'imprimer une photo de Vladimir Poutine au dos de notre pochette. Le « face control », c'est le concept du « dress code » poussé à son extrémité. Tu peux aller dans un club et débourser 200 dollars avec ta carte de crédit, mais tu devras toujours passer le « face control », c'est à dire que si tu n'es pas assez beau, tu ne peux pas rentrer dans cette boîte. On a eu l'idée de ce titre en tournant en Europe de l'Est. C'est là qu'on s'est posé beaucoup de questions sur les relations entre ces pays et les Etats Unis, où on a fait aussi pas mal de concerts. En Russie les Etats-Unis sont toujours vus comme les grands ennemis, vivant dans le pur capitalisme, sans aucune restriction, . Et aux USA, il y a toujours ce rêve américain brandi comme accessible à tous, mais ce n'est pas vraiment la réalité actuelle. Mais les russes ont eux aussi perdu leurs grandes idéologies socialistes.
Alexei : Mais en fait, on a voulu faire un album qui s'appelle Face Control, pour se venger d'avoir été traités de freaks à l'école (rire). On choisit ceux qui rentrent dans notre club !

Il n'y a pas un peu de « Big Brother Is Watching You » aussi dans ce titre?
Alexei : Beaucoup de nos textes tournent en effet autour de ça, ce sont des commentaires à propos de la société dans laquelle on vit, qui est un société de contrôle. Tout ceux qu'on fait est sujet à surveillance, ce qu'on a complètement tous acceptés docilement, puisque tout le monde s'inscrit sur facebook aujourd'hui.

Sur votre premier LP, Plague Park, sorti chez Sub Pop, en 2007, il y a beaucoup un balancement permanent entre un amour du rural et des grands espaces et une attirance pour l'urbanisme des grandes villes dans vos paroles. Il y a toujours des contradictions dans votre musique, notamment entre une certaine mélancolie et des mélodies dansantes. L'ambiguïté est quelque chose que vous tenez à explorer?
Alexei : On fait de ces contradictions (rires). Pendant deux heures, tu te sens hyper mal et juste après tu as envie de danser. On essaie pas de rendre les choses moins complexes dans nos textes.
Dan : A part dans les arrangements, qu'on essaie de simplifier au maximum. On est très frustrés par toute l'imagerie actuelle, très touffue et très conte de fée de plein de groupes de rock. Ils parlent tous de leurs petites amies, ce qui n'est pas du tout rock'n'roll. Le sentiment de tristesse l'est déjà beaucoup plus.

De qui parlez vous? Des noms!
Dan : (rires) Des types comme Bon Iver, c'est tellement précieux! Et tout le délire hippie des mecs qui se prennent pour MGMT et kiffent les licornes.
Alexei : Je pense qu'on ne vit pas dans le même monde.
Dan : Les hippies, c'était censé être une réaction contre un ordre établi, maintenant quand tu regardes MTV, Lil Wayne, qui est une superstar, est plus imprévisible et inventif que Bon Iver ou le pseudo MGMT qui porte une chemise à fleurs pour être tendance. Ça me rappelle ce qui s'est passé avec le grunge dans les 90's où tout le monde a fini par s'acheter la même guitare et jouer la même musique. Heureusement qu'il y a des gens comme Jay Reteard ou Deerhunter, qui ne suivent que le cœur et pas le « cool ».

Face Control (Sub Pop/Pias)
www.myspace.com/handsomefurs

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