Interview de James Murphy (LCD Soundsytem) publiée dans le TSUGI n°30/ article de couv'

LCD Soundsystem
Les lois de Murphy

Texte : Violaine Schütz

Précurseur du crossover punk-funk, patron de DFA, producteur et DJ excitant, James Murphy est à peu près le mec le plus cool du monde. A l'heure du troisième album (et dernier?) de LCD Soundsystem et de la quarantaine, le king of New-York évoque son épiphanie ecstasy, son amour pour le disco gay, et son besoin de maintenir un certain amateurisme rock'n'roll. Punk un jour...


Sur Sound Of Silver, ton précédent disque, tu chantais « New York I Love You But You’re Bringing Me Down » et c'est à Los Angeles que tu as enregistré ce nouvel album, LP3. Pourquoi?
J'aime New York, et cette chanson est en fait une chanson d'amour, une fausse complainte qui célèbre le fait de se plaindre de New York. Mais à chaque fois que je fais un nouveau disque, je suis obligé de quitter la ville pour me sortir des habitudes. Sinon je me fais un café et je commence à travailler et je finis par avoir la flemme d'aller au studio. Le choix de Los Angeles, c'est parce que Noah Baumbach m'a proposé d'écrire la B.O de son film Greenberg qui se tournait à Los Angeles, et que je voulais me rapprocher du tournage. J'ai loué un manoir, une sorte de vieille ferme avec une piscine à Rick Rubin pour y enregistrer le disque en trois mois. En fait c'était moins cher de louer une villa qu'un studio. C'était un endroit fou, beau, étonnant et étrange qui a été utilisé pour l'enregistrement de Blood Sugar Sex Magik des Red Hot Chili Peppers et la saison 2 de Californication. J'y ai construit le studio en y déménageant dans un camion le matériel que j'avais New York. On a essayé de recréer à l'intérieur un Los Angeles imaginaire de l'année 1973 ou du futur. Tout le monde devait s'habiller en blanc, comme dans un culte, et le soir on allait tous en blanc à des soirées gay (grâce à notre cuisinière infiltrée dans les milieux lesbiens et disco de LA) à dix personnes dans un mini-van blanc. J'avais en tête la Factory de Warhol, les délires de rock stars et l'amour des clichés du rock'n'roll des années 70. L'idée c'était de recréer la maison de Nilsson, de Wilson ou de McCartney à cette époque.

Je ne sais pas si c'est le bleu azur de Los angeles, mais à la première écoute, je trouve LP3 plus mainstream et pop que les deux précédents disques de LCD...
Sur cet album, j'ai essayé de faire les choses qui m'effrayaient jusqu'alors, et écrire des mélodies étaient une de ces choses. Je n'ai pas pour habitude d'écrire des mélodies, mais plus du stupide « boum boum boum » (rires). L'idée de composer des « chansons » me rend nerveux. J'étais très embarrassé par « All my friends » sur Sound Of Silver parce que ça ressemblait trop à une vraie chanson. Je me disais en la composant : je ne peux pas faire ça! « Change » sur LP3 est devenue une vraie grosse mélodie, alors que je m'y attendais pas, et ça m'a embarrassé au départ. En même temps, il n'y a que neuf chansons sur ce disque et l'album dure soixante cinq minutes, alors quand j'ai filé le disque au label, avec son intro de trois minutes sur un titre d'ouverture de neuf minutes (« Dance Yourself Clean »), ils n'ont pas du trouvé ça très mainstream (rires). Par contre, j'ai vraiment tenté de faire quelque chose de plus généreux, de moins rigide et de plus chanté.

Niveau chant justement, as-tu pris des cours pour renouveler ton phrasé parlé-chanté?
En fait, quand j'étais jeune - et ce n'est pas une blague- j'étais chanteur classique. Dans les années 80, on a même chanté au Carnagie Hall avec ma chorale. Mais aujourd'hui j'ai une très mauvaise technique, d'autant plus que j'ai endommagé ma voix. A force de basculer entre le haut et le bas et d'utiliser ma voix de façon versatile, j'ai cassé mes cordes vocales, ce qui n'est pas très bon pour tenter d'être vrai chanteur. Trop tard pour devenir Mariah Carey...

Sur le morceau « Change », tu chantes : « I can change if it helps you fall in love », est-ce que ça s'applique à ce disque ?
J'ai en effet essayé de changer des choses sur cet album parce que même si je suis content des chansons écrites auparavant, je n'avais pas envie de les répéter. Les seules raisons pour continuer à faire la même chose, c'est soit que tu aimes ça, soit que d'autres gens aiment ton groupe et que tu as envie de les rendre heureux, soit que tu veux devenir plus célèbre. La troisième raison ne m'intéresse pas. Les deux premières m'intéressent, mais je voulais plus, sinon autant tout arrêter. Je suis un challenger, j'ai besoin d'être excité ou effrayé pour persévérer. Je ne veux pas faire carrière, devenir musicien professionnel. J'aime l'idée d'être un amateur, un outsider. Je pense que les musiciens devraient être moins professionnels qu'ils ne le sont aujourd'hui. Un groupe comme Led Zeppelin n'était pas du tout professionnel, et ça que j'aimais chez eux. On peut comparer ça aux hommes politiques; Quand tu fais de la politique, au départ, ce n'est pas un job, mais une conviction, et tu as un job à côté. Après ça peut devenir un travail, mais à ce moment là tu t'éloignes des gens et ça peut devenir inquiétant. La professionnalisation, c'est quelque chose qui me travaille car il y a une grosse pression autour ça dans l'industrie du disque. Les autres (managers, tour managers, labels) veulent que tu sois plus professionnel car ça simplifie leur job. Mais si tu deviens professionnel, les raisons pour lesquelles tu fais de la musique changent, et je ne veux pas qu'elles changent. Je m'estime aujourd'hui chanceux de pouvoir gagner de l'argent avec LCD Soundsytem, que des gens payent pour venir voir le concert, mais je ne peux pas m'empêcher de me souvenir que j'ai fait de la musique toute ma vie, et que pendant des années, ça m'a couté de l'argent (acheter du matériel, tourner) plus qu'autre chose. Je trouve la situation actuelle aussi géniale qu'étrange et hilarante. 

 

Sur la chanson « Hit », tu dis que tu essaies de produire un hit, mais que tu penses n'en être peut-être pas capable ? Et « Losing My Edge » ou encore « Daft Punk Is playing at my house », ce n'étaient pas des hits?
(rires) Ok, il y a hits et hits. Un chanteur bien plus connu que moi, qui aime mon groupe (mais je ne peux pas dire son nom car ça pourrait être mal interprété) m'a dit récemment : « Mec, tu devrais faire un hit radio pour cet album!». Pour lui, c'est naturel, et facile avec sa voix, mais pour moi, par rapport à ce que j'aime, ce que j'écoute, et étant donné que je n'ai pas la radio, je ne vois pas comment je peux faire un track comme U2 ou Beyoncé en font. C'est impossible ! Je ne comprend pas comment faire de la musique de cette façon. Je la respecte, mais ne la comprend pas.

Tu as dit plusieurs fois en interview que tu avais découvert la dance music en prenant un ecsta, comment ça s'est passé exactement ?
En prenant un E, j'ai réalisé que j'aimais danser. J'étais quelqu'un de très inquiet, nerveux, ultra conscient de moi-même et timide. Je ne voulais pas être embarrassé, j'avais tout le temps peur d'avoir l'air idiot et j'étais mal à l'aise avec mon corps. J'aimais la dance musique, mais quand j'ai pris cet ecsta, qui en était un très bon, et que j'ai dansé, quelque chose s'est déclenché dans ma tête. Je ne me suis pas dit « c'est moi sous l'effet de la drogue », mais « c'est quelque chose qui était déjà moi, cette envie de danser, et j'aime ça! ». C'est comme penser toute sa vie que tu détestes l'opéra et un jour, un ami t'amène voir un très bel opéra, et tu découvres que tu avais cet amour pour l'opéra enfoui en toi depuis toujours. Voilà, l'ecsta, c'est comme l'opéra (rires).

J'ai aussi lu en interviews que tu aurais été scénariste pour la série Seinfeld, est ce vrai et comment était ta vie avant DFA?
En fait, on m'avait proposer de faire un test pour être l'un des scénaristes de Seinfeld, et j'ai dit non. Parce que j'avais 22 ans, que j'avais pas de télévision, que j'étais à la FAC, dans un groupe, que je passais mon temps à jouer de la guitare et à fumer des joints. Je ne réalisais pas que ça deviendrait l'un des shows les plus populaires de ces vingt dernières années (rires). Mais c'est bien que je ne l'ai pas fait car je crois que j'aurais été très malheureux. Sinon, concernant ma vie à ce moment là, elle n'était pas terrible. A la fac je produisais des groupes, les mixer live en les suivant en tournée. Je vivais avec une petite amie qui ne m'aimait pas, et que je n'aimais pas. Ma vingtaine fut pourrie, jusqu'à mes 27 ans au moins, Quand j'étais plus jeune, je me disais : « tu seras un grand musicien, ou un grand écrivain un jour, et tu feras ce que tu veux». J'étais con. A 27 ans, rien n'était arrivé, j'étais un échec (il imite le « bouuuh » de la honte,ndr). J'étais en thérapie deux fois par semaine, et puis j'ai commencé DFA et là ma vie a commencé à aller mieux, même si je dormais à ce moment là dans les studios du label, à Manhattan (rires).

Tu viens d'avoir 40 ans, quand tu sors pour mixer ou pour clubber, n'as tu pas le sentiment parfois d'être trop vieux pour ça, surtout vu le jeunisme ambiant ?
Ca m'arrive. La bonne chose à New York, c'est que j'ai des amis qui ont vingt-ans de plus que moi, et d'autres, vingt-ans de moins, ça compense. Dans les clubs plein de kids, quand j'ai commencé à sortir, j'étais déjà trop vieux pour ça. J'avais 29 ans, les autres 20. Je ne me suis donc jamais senti à l'aise, en club. Alors aujourd'hui que je travaille et que je suis fatigué à la fin de la journée, c'est encore pire. Je préfère être en petit comité, et dans des petits bars quand je sors. Et il faut que je boive un peu avant pour me dégriser (rires).


Et comment parviens-tu à conserver ton enthousiasme quand tu vas mixer ?
Beaucoup de mes potes sont de vrais nerds, et ont un côté vraiment snob, toujours à grogner des phrases comme « il a pas honte, tout le monde joue ça! ». Je comprend cette attitude mais j'essaie de ne pas oublier que le premier job du dj c'est de faire en sorte que les gens s'amusent. Alors il faut dealer entre le fait d'apporter du fun pour une heure, et de surprendre avec des chansons étranges, et inconfortables. Le public doit se sentir respecté, donc il s'agit de l'amener vers quelque chose d'un peu bizarre qu'il pourrait aimer après avoir joué quelque chose qu'il connaît. La musique que j'aime jouer, c'est le disco mais pas le disco d'Epinal de That 70’s Show avec perruques afro et pattes d'eph. J'aime le disco allemand, italien ou américain, qui vient vraiment de minorités, gay, black et latino, et qui n'est pas quelque chose de facile à marketer. J'aime cet esprit open-mind. Sinon bien sûr, j'écoute (et joue) toujours du rock : beaucoup de glam-rock, de Roxy Music, de Bowie, des disques nouveaux romantiques : OMD, Japan, Ultravox. Certaines paroles de l'album du nouvel album sont inspirées par les paroles embarrassantes des Smiths, Bronski Beat, Euryhtmics qui m'ont aidé à oser quelque chose de plus émotif.

Tu avais pour habitude d'être assez désillusionné sur ton pays dans les paroles de précédents disques, depuis Obama, quelque chose a changé ?
C'est surtout le regard porté par le monde sur les Américains qui a changé. Je pense que les gens qui ne vivent pas aux USA ont du mal à comprendre. On entend des choses comme : « Oh les Etats Unis sont vraiment conservateurs », et puis Obama est élu, et on lit « Les USA changent !». Mais c'est exactement la même chose à l'intérieur du pays. Les Américains ne seront jamais aussi extrêmes Bush, ni aussi novateurs qu'Obama. 80% du pays est dans un entre-deux, 10% sont des « white wings » totalement dingues et 10% des « left wings ». Le paysage ne change pas, l'argent dans les caisses manque toujours pour entreprendre de vraies réformes et les Américains restent toujours inquiets à propos de leur job et du reste.

Comment se porte ton label, DFA ?
DFA est en mauvaise santé car il fait partie de l'industrie du disque qui est un désastre, mais il est en bonne santé, parce que beaucoup de bonne musique va sortir, comme le très bon nouvel album de Shit Robot (avec Alexis d'Hot Chip en featuring), celui d'Holy Ghost (Luke Jenner de Rapture chante dessus) ou celui de Free Energy, un groupe de rock. Il faut qu'on trouve de nouveaux modex pour sortir des disques, car nous n'allons plus travailler avec EMI. L'avantage c'est que nous sommes une petite structure et que les grosses compagnies sont lentes à changer car ce sont d'énormes infrastructures, alors que nous, on peut plus facilement trouver de nouvelles directions.

Tu viens de réaliser la B.O de Greenberg de Noah Baumbach avec Ben Stiller est-ce que l'exercice t'as plu?
J'ai aimé le faire parce que c'était ce film, et ce réalisateur. Je déteste les B.O's en général. Je n'aime pas les films qui utilisent la musique de façon redondante, en ajoutant aux scènes une chanson d'ambiance qui signifie exactement la même chose que l'image à l'écran. Pas besoin de rajouter des violons pour comprendre que c'est triste! Je voulais écrire des chansons qui ajoutent quelque chose au propos, avec par exemple des paroles joyeuses à un moment dramatique. Installer un rapport indirect à l'image. J'ai donc travailler à partir d'images d'une cascade, d'une vespa, ou de fleurs, pour créer une « mood music ». En fait, Noah m'amenait une image, et ensuite je lui apportais directement (nous étions à une rue l'un de l'autre) une chanson que m'évoquait cette image, ce qui donnait par exemple « la chanson du chocolat chaud». Mais si il y avait eu un studio et des assistants en intermédiaire, je n'aurais jamais fait cette B.O. La prod du film voulait me faire signer un contrat au début, pour qu'il y ait au moins trois chansons de LCD Soundsystem dessus. Je leur ai dit que je ne savais pas combien de chansons de LCD il y aurait dessus, peut être sept (le nombre final) ou seulement deux, mais que j'allais faire la musique du mieux que je le pouvais. Je ne peux pas travailler sur contrat, ce n'est pas mon approche. Je fais de la musique avec des amis : mon manager est mon ami, mon groupe? tous des amis, mon label? tous mes amis, les artistes, des potes. « All my friends », ça pourrait faire une chanson ça, non?

LP3 (DFA/EMI)
www.myspace.com/lcdsoundsystem

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