Interview des White Stripes réalisée à Nashville (article paru dans trax en mai 2007)


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The White Stripes - Rencontre à Nashville (article paru dans Trax en mai 2007)

Texte : Violaine Schütz

On leur doit le retour du rock et pourtant le duo binaire aux couleurs primaires ne se repose pas sur ses acquis : 10 ans d’hymnes de blues électrique sanguinaire et de country ravagée quand même ! A l’heure du sixième album, plutôt que de la jouer minimale comme tous ses descendants, Jack et Meg s’exilent à Nashville et sortent cornemuse et trompette. Sonnez hautbois, les derniers hérauts rock authentiques ont parlé.

Nashville, Tennessee, nous voilà ! Nashville, la ville de Johnny Cash et des stetsons. Des tiags en serpent et des blondes bonnet D(olly Parton). Pas loin, plane le spectre du King et des studios Sun. La ville est devenue le Disneyland de la country-music, mais un groupe se souvient de ce qu’elle a été avant la récupération par l'industrie : Ce groupe, c’est les White Stripes, derniers grands prêcheurs d’un blues vintage et primitif, joué façon flingue sur la tempe sous le drapeau étiolé.

Nashville, c’est là que Jack White, lassé par les affres de la célébrité gagnée dans sa ville natale, la sinistre Detroit, a élu domicile avec femme et enfant, tandis que Meg, elle, crèche à LA. C’est dans cette ville fantôme que les White Stripes ont enregistré leur sixième album, au Blackbird studio, en trois semaines (temps exceptionnellement long pour les Stripes qui bouclent leurs albums en quelques jours). Ils y ont accouché d’un disque hanté, littéralement habité par l’Amérique éternelle, celle de Jim Jarmusch et des marginaux, des mariachis coureurs de jupons à carreaux et des westerns spaghetti. Un film que Tarantino et son pote Rodriguez auraient pu écrire pour Neil Young, devenu acteur dans un road movie à l’eau de vie avec Metallica à l’arrière du truck en décomposition. C’est ce à quoi ressemble le rêve américain repeint et corrigé par Icky Thump! Jack et Meg, les enfants terribles du rock y jouent toujours le blues, mais font quelques entorses à leurs règles d’antan en ornementant leur country abrasive rudimentaire de décos heavy-métal expérimentales mais néanmoins sublimes.

Less is more
C’est que jusque là, la syntaxe des Stripes était plutôt minimaliste, voire rachitique ; Limitée à la règle des trois : le duo ne s’habille qu’en noir, rouge et blanc et n’utilise que la voix, la guitare et la batterie. Pas de basse, ni de technologie : Jack fait tout seul, des paroles à la prod, jusqu’à la promo. Le maniaque s’explique : « Nous avons crée notre propre monde, dans les marges, et on veut tout contrôler, quitte à passer pour des « control freaks » et des obsédés compulsifs. Tout ça, parce qu’on ne se pointe pas en jean et tee-shirts sur scène (rires). Et comme on ne fait rien comme les autres, on est forcément effrayant, dans le genre « rebelles avec la discipline ». Pourtant, on aime travailler avec les autres, collaborer. La vérité, c’est que c’est de la limitation volontaire que naît la vraie liberté créatrice. Si nous ne nous limitions pas, nous n’aurions aucunes idées, ou elles seraient trop faciles. S’en tenir à la guitare et à la batterie ainsi qu’à des règles strictes nous a forcés à être inventif. Nous n’avons pas évolué à ce sujet. »

Entorses au règlement
Jack voue une haine peu commune au mot « évolution ». Sur Icky Thump pourtant, qu’entend-on à côté du fameux duo guitare/batterie : un (vieux) synthétiseur, une cornemuse et une trompette ! « La cornemuse et la trompette sont jouées par des musiciens de Nashville. Pour le trompettiste, on voulait un vrai latino mariachi, je l’ai trouvé dans un restau mexicain. »
Quoi ? Les White Stripes ne seraient plus ces deux illuminés solitaires refusant toute aide extérieure ? Ce bloc monolithique prêchant l’économie à tout prix, défendant rageusement un rock binaire à la simplicité d’une efficacité implacable ? Auraient-ils, comme l’indiquait le titre de leur précédent LP (Range toi à mes côtés, Satan), vendu leur âme au diable ? Que nenni. Jack se justifie : « Il y a des choses plus compliquées que d’habitude sur ce disque. L’instrumentation ne repose plus seulement sur deux instruments joués en même temps, mais sur trois (rires). En ce sens, on a quelque peu brisé nos règles, oui ! Mais on ne peut quand même pas parler de « progrès », c’est toujours Meg et moi déconnant avec le blues et n’ayant d’autre ambition que celle de nous amuser ».

Quelques couleurs supplémentaires pourtant et de nouveaux joujoux sévissent désormais sur la marelle rouge et blanche de la cour de récré. Il y a notamment « Conquest », une chanson épatante. Un duel au sommet entre une trompette folle et une guitare de métal psyché, où le trompettiste latino joue le torero quand le riff hard-rock fait le taureau pour un tango destroy, entre parade amoureuse et mise à mort. Jack y conte l’histoire d’un Don Juan se retrouvant pris à son propre piège. « J’en connais plein des types comme ça, des séducteurs qui se font avoir, parmi mes amis » plaisante Jack, pour mieux faire avaler la pilule de ce morceau compliqué, très éloigné de la palette habituelle du duo. Sauf que « Conquest » n’est pas la seule à faire dans la dentelle plus que dans le confetti. En ouverture, la formidable chanson-titre « Icky Thump » et ses riffs à l’emphase très Led Zep enrichissait déjà considérablement le registre.

Jack se la raconte
C’est une certitude, déjà amorcée par le piano et les marimbas de Get Me Behind Satan : quelque chose a changé chez les White Stripes. Responsable de ce tournant toujours aussi reptilien mais plus charnel : Le déménagement à Nashville ? La paternité ? Le mariage avec un top model (Karen Elson, la rousse sulfureuse des pubs Yves Saint Laurent) ?
L’explication de Jack lui-même tient dans son infidélité à Meg. L’an dernier, ce grand enfant s’est offert un très beau jouet. The Raconteurs, sorte de super groupe avec son pote de Detroit- songwriter pop inspiré Brendan Benson. Alors que Get Me Behind Satan envoyait valser la guitare électrique au profit du piano, Icky Thump signe le grand comeback de la six cordes. « Dès que je fais quelque chose, ça influe sur ma façon de travailler. A chaque fois que je bosse avec quelqu’un, ça me change, et pareil pour les shows partagés avec un autre groupe. Je suis devenu un meilleur guitariste en tournant avec les Raconteurs. C’est pour ça que la guitare est si présente sur cet album. Avant, je n’aurais pas été à la hauteur pour les soli de guitare ! »
A côté de ça, on sent que Jack a écouté du heavy-métal. « Porter la musique électrique à son paroxysme, à son tournant le plus explosif, le plus puissant, c’est l’aspect du heavy métal qui m’intéresse. Je me suis notamment imprégné techniquement du speed métal ainsi que de groupes comme Black Sabbath, Deep Purple ou Metallica. » Jack aurait aussi écouté un peu de hip-hop. Par contre, il y a une chose que Jack et Meg n’ont pas entendue cette année, c’est le dernier LCD.

Even cowboys get the blues
« L’électro, ça nous semble froid et sans cœur. Ca m’effraie, ça ne transmet pas de vraies émotions. Les DJ’s qui passent « Seven Nation Army » ? Pfff, il faut bien qu’ils jouent des trucs de toute façon puisqu’ils ne font pas leur propre musique » ainsi se répand en clichés l’ami Jack, dans un rire machiavélique, soutenu par la jusqu’ici très silencieuse et étrange Meg White, assise élégamment en tailleur sur un canapé d’hôtel de luxe, du vernis carmin sur ses ongles de pieds nus : « A Detroit, il y a aussi le MC5 et les Stooges, plusieurs scènes cohabitent mais ne communiquent pas. La techno, c’est pas trop notre truc !»
Ils se foutent de la gueule de qui les White Stripes ? En cinq albums, ceux qui se moquent des clubs ont engendré des tubes à danser hallucinants. Les pires ennemis de la dictature du fun se sont un jour trémoussé sur « My Doorbell », « The Hardest Button to button », « Blue Orchid », « Fell In Love with a girl »…Quel autre groupe de rock peut se targuer d’avoir autant été joué par des DJ’s?
Ceux qui se vantent de n’utiliser aucun laptop mais seulement « le plus ancien synthé du monde, le premier à avoir été crée » (dixit Jack) réussissent ce que tous les vieux de la techno tentent avec Pro Tools. Un comble pour un groupe dont l’unique fierté réside dans la volonté de prêcher le blues. « La meilleure chose qu’on ait réalisé, c’est faire vivre le blues dans un autre monde que celui auquel il était confiné, c’est à dire le musée. Les White Stripes ont amené cette vieille musique aux fans de r’n’b, de techno ou de garage, ainsi qu’à la génération MTV. C’est ce qu’on a toujours voulu : jouer le blues, de façon spontanée, enfantine et innocente et que tout le monde l’aime. Car, toute la musique vient de là, elle vient du blues ». Certains lecteurs ne pourraient jamais se remettre de cette dernière sentence, mais oui, comme Jack a dit, on a bien tous en nous quelque chose de Tennessee…

Icky Thump (XL/Beggars)
www.whitestripes.com

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