Interview d'Amy Winehouse réalisée à Cardiff pour Rolling Stone en 2007



Amy Winehouse - Un bon cru

(article paru dans Rolling Stone en avril 2007)
texte : Violaine Schütz

Sous ses atours aguicheurs de Barbie gothique aux cheveux crêpés et tatouages de marin, Amy Winehouse, frêle Anglaise de 23 ans rivalise avec les grandes voix de la soul 60’s en réinventant le r’n’b d’antan. Troublante rencontre...

Dépression, alcool, troubles alimentaires…A 23 ans, Amy Winehouse, la chanteuse-songwriter de Camden dont la pop-soul écorchée et suave affole les charts anglais, est une vieille âme qui semble avoir tout vécu. « You know I’m no good » clame-t-elle d’ailleurs sur l’un des entêtants singles tirés de son second album, Back To Black, numéro 1 Outre-Manche et promu à tous les honneurs chez nous.
Ne pas s’étonner donc, avec un tel tempérament, qu’en la rencontrant à Cardiff, capitale morose du Pays De Galle, où elle donne un concert à guichet fermé, Amy se révèle du genre pas facile, ni très causante. Celle qui a pour réputation de congédier la plupart de ses interlocuteurs au bout de dix minutes de réponses laconiques à leurs questions « à la con » fait honneur à sa légende.

Notre tête-à-tête de vingt-cinq minutes avec la jeune diva constituerait même, selon sa maison de disques, un record ; Mais jamais Amy ne s’étendra sur une question, comme si l’exercice promotionnel relevait pour elle du surhumain. D’entrée de jeu, elle ronchonne sur le retard du service de son café, en prévenant : « Ce n’est pas que je n’aime pas les journalistes. C’est simplement que je ne suis pas une bonne cliente. Je ne suis nulle pour les interviews. Je ne sais pas disserter des heures sur un morceau. Moi, je suis juste musicienne, j’écris des chansons et essaie d’être honnête dans mes propos comme dans mes textes, mon job s’arrête là ! Et puis, j’estime en avoir assez révélé dans mes paroles. »
Amy n’a pas tort. Rarement, on aura entendu sous une plume si jeune, des textes si incisifs et intimes, autobiographiques jusqu’au trouble. Ecouter Amy, c’est comme pénétrer le journal intime d’une femme en devenir, racontant avec crudité, tendresse et humour les affres de l’amour torturé et d’une vie brulée par les deux bouts. Entre une Pete Doherty soulful et une Shane McGowan jeune, Amy joue franc-jeu. « Ils ont voulu m’envoyer en cure de désintox, mais j’ai dit non, non, non ». C’est Ainsi que la post-ado effrontée ouvre le bal (pas vraiment pour les débutantes) de son second album avec l’épatant gospel de « Rehab », single en passe de devenir l’hymne de toute une génération biberonnée aux addictions (à l’herbe, à la coke, à myspace) mais refusant de marcher droit.



Pour Amy, « les centres de désintox, c’est bon pour Mariah Carey. » Et son fameux penchant pour la bouteille, elle l’assume sans tituber. « Je ne compte plus les fois où l’abus d’alcool m’a embarrassé, où je me suis blessé avec le micro, où j’ai oublié mes paroles. Ce qui est bien, c’est qu’à chaque fois que je me ridiculise, je ne me rappelle de rien après, c’est le blackout ! Ok, les vidéos sur le net me rappellent ces états là mais je ne les regarde pas (rires). »



Du regard des autres, Amy s’en tamponne, comme de pas de choses en fait. Essayer d’évoquer avec elle ses deux Brit Awards ou sa figuration en haut de la fameuse « cool list » du NME, vous n’obtiendrez d’elle qu’un vague air de mépris. Une nonchalance qu’on retrouve aussi sur scène, où entourée de blacks en costard dignes d’une séquence jazz d’un épisode d’Ally McBeal, Amy traîne sa voix rauque et ses mots crus en regardant à peine le public. « La seule chose qui compte pour moi, c’est la musique. Mes chansons sont une thérapie : Elles arrêtent le temps, me permettent de réfléchir et de transformer le négatif en légèreté. « Back to black » est un retour à un tas d’humeurs noires, mais j’essaie d’en parler avec humour, de me souvenir sans dramatiser. Je ne veux pas me demander comment j’ai pu survivre à ça, mais rire du passé. Je pense que je serais devenue totalement timbrée si je n’avais pas écrit de chansons. Et ça, je le sais depuis qu’à 13 ans, j’ai empoigné la guitare de mon frère pour commencer à composer. »



Enfant de la balle, Amy connaît la chanson. Son père, Mitch, chauffeur de taxi et fan inconditionnel de jazz, lui faisait écouter ses trésors 40’s quand elle était toute petite. Des parents mélomanes qui l’inscrivent à 12 ans dans une école de danse et de chant de Londres nommée Sylvia Young et responsable de catastrophes comme le mauvais pop band formaté S Club 7. Heureusement pour nous, Amy est virée de l’établissement au bout d’un an. A cause d’un piercing et « d’un manque de discipline. De toute façon, je n’ai absolument rien appris là-bas. C’était une école à la con, dans le trip Fame. » Avant ça, Amy montait à 10 ans un groupe de rap juif (!) influencé par les Salt’n’Pepa. « Mes premières héroïnes, je voulais être l’une d’elles. »

Ce n’est que plus tard, à 21 ans, au hasard d’un jukebox, et après avoir sorti un premier album inégal de jazz teinté de hip-hop (Frank en 2003), qu’Amy change d’idoles et trouve sa voix. Ses nouvelles muses, les Shangri La’s et leurs mélodies au romantisme exacerbé offre un écho parfait à la rupture amoureuse (accompagnée d’une sévère dépression) que traverse alors Amy, et qu’exorcise Back to Black. « Les girls groups ont réussi un truc extraordinaire : avoir des chansons pour chaque étape de la relation amoureuse, du coup de foudre à l’envie de mourir que tu ressens après une séparation. Et la simplicité de ces compositions me touche. J’avais envie de retourner à cette forme de pureté et de sincérité un peu extrême ».

Une formule gagnante, puisqu’en associant à ces rythmes pop chaloupés millésimés des textes à l’honnêteté poignante et une prod r’n’b actuelle, Amy nous offre sans doute l’album -soul- de l’année. « Back To Black est la chose dont je suis le plus fière car j’ai l’impression d’être arrivée à retranscrire exactement ce qu’il y avait dans ma tête. Enfin, non, la chose dont je suis la plus fière en fait, c’est d’être en vie. »

www.amywinehouse.co.uk

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