Fad Gadget comme œuvre d’art totale, petit tombeau profane du Fad



Par Marine Schütz

texte publié dans Gomina, fanzine dont j'étais la rédac chef et qui a été distribué au Scopitone en 2010

« Gadget à la mode », ainsi pourrait-on traduire le patronyme dont s’affuble Frank Tovey en 1979, quand il inaugure son parcours musical, en 1979, par la sortie du 45 tours Back to nature. D’un point de vue musical, ce premier maxi synthétique aux accents industriels se rapproche des morceaux des électroniciens coreligionnaires de Fad Gadget que sont Cabaret Voltaire, Human League ou encore Depeche Mode.
      Mais là où Stephen Mallinger, Phil Oakey et Dave Gahan se contentent d’un trait de khôl autour des yeux, d’un blouson de cuir et de quelques centimètres carré de résille, Fad gadget apparaît comme un projet esthétique à part entière, la mise au point d’un projet d’art total.
La question d’une musique arty, en 1979 quand Frank Tovey fait son entrée en new wave, n’est certes pas une nouveauté. Au cours des années 1960 et 1970, nombreux sont les groupes à avoir tenté d’esthétiser le rock. Bien souvent la découverte de l’art par les musiciens se fait dans les écoles d’art. Frank Tovey, à l’instar de Pete Tonwsend, John Lennon,  Keith Richards, Brian Ferry ou encore David Bowie étudie les arts visuels et le mime à Leeds Polytechnic, une institution connue aujourd’hui sous le nom de Leeds Metropolitan University.
      C’est d’abord sur le plan musical que l’art contemporain travaille « l’œuvre » de  Fad Gadget. Les structures compliquées, l’hermétisme relatif de ses morceaux et leur spatialisation témoignent de l’adhésion du Fad à la tradition de la musique concrète, plus qu’aux canons de la musique pop et la formule couplet/refrain-couplet/refrain- pont-couplet/refrain. La musique du Fad se veut par ailleurs un équivalent de l’art contemporain dans son lien à l’objet. Synthétiseurs et boîte à rythme se trouvent au fondement des compositions, toutefois le Fad accorde une large part aux objets et leur capacité à produire des sons – opérant alors en musique la même révolution que celle accomplie par les artistes contemporains - l’art du XXème siècle peut se lire comme une aventure de l’objet réel dans l’art-. Fad Gadget, dans le titre Ladyshave, au croisement du thème universel de la jeune fille et la mort et d’une pub pour Gilette raconte, sur fonds de gimmicks de clavier entêtants, l’histoire d'une fille suicidaire se rasant que « les cadavres tirent par les pieds » :
      « Lady shave, don’t misuse that blade, lady shave, don't slip that blade, oh worried girl, you don't have to shave it, shave it, shave it, shave it, shave it ». La complainte du Fad est alors mise en tension par l’utilisation du son du rasoir électrique comme ponctuation au terme “Shave”. S’installe ainsi un jeu linguistico-musical, pour reprendre la formule foucaldienne entre les mots et les choses, entre les choses et leurs échos sonores.
      La dimension esthétique dans le parcours de Fad Gadget se déploie en contrepoint du versant musical sur le terrain de l’image, l’utilisation de l’image du musicien sur scène, déguisé, maquillé, ou sur les pochettes de disques et dans ses clips, recomposant un feuilleté aux identités éclatées. Chaque album semble s’articuler autour de la mise à jour d’un univers particulier sous tendu par le son et l’image. Ainsi de  Firesides favorites (1980) qui livre un discours sur l’animalité. Sur la pochette, Frank Tovey apparaît micro au point, furieux et torse nu. La pochette d’Incontinent (1981) se veut programmatique du contenu de l’album. Elle montre un Fad grand guignolesque, tout en faux nez, maquillage et velours rouge ; la parfaite vitrine cosmétique d’un album qui se veut celui des détournements des références culturelles, de la Commedia Dell’arte à celles de la culture anglaise. Le Lord of the flies de William Golding (1954) devient ainsi un King of the flies, forcément bancal. Cette capacité de Frank Tovey à se réinventer et à intégrer l’image au sein d’une stratégie de promotion semble provenir directement de différents modèles artistiques tels Andy Warhol, Gilbert & George ou encore Joseph Beuys connus pour leur jeux autour de la figure de l’artiste. Depuis William C. Seitz et son exposition When attitudes become forms, il est entendu l’œuvre se dématérialisant, l’artiste est amené par un phénomène de vases communicants à devenir l’œuvre. Fad Gagdet est l’œuvre. Fad Gadget est mort en 2002, vive Fad Gadget!

Commentaires

Bruno b Hassen a dit…
Good, very good night

Articles les plus consultés