Enquête sur le clubbing sans tabac parue en 2007 dans le magazine TSUGI (avant que la loi passe)

Le clubbing français va-t-il partir en fumée ?

Le 1er janvier 2008, il sera strictement interdit de fumer dans les bars et les clubs français.
On devra aller sur le trottoir ou dans un fumoir sous peine d’amende. Triste ? Pas sûr : on s’allumera au coin fumeur et surtout, on dansera plus. Enquête.

Mercredi 24 Octobre 2007, Tsugi Party, à la Loco, Paris. Justice met le feu au dancefloor en descendant un paquet de clopes à deux. C’est permis ça ? En théorie, non. Depuis le 10 janvier 1991, la loi Evin, décrète qu’il est interdit de fumer dans un lieu public couvert, afin de protéger les non fumeurs du tabagisme passif. Depuis, personne n’est censé s’en griller une dans un café, restau ou boîtes de nuit sauf à l’espace fumeur. Mais vous en avez vu beaucoup, vous, des fumoirs en clubs ? Le 1er janvier, cet état de fait devrait changer. Comme c’est déjà le cas depuis 2002 presque partout en Europe, selon le décret n° 2006-1386 du 15 novembre, « dans tous les lieux fermés et couverts qui accueillent du public » on ne pourra succomber à la clope que dans « des salles closes, affectées à la consommation de tabac et dans lesquelles aucune prestation de service n’est délivrée. » Et en cas d’infraction, les sanctions iront « de 68 euros pour le contrevenant à 135 Euros pour l’employeur. » Mais que se passera-t-il exactement quand la loi entrera en application : Les clubbers arrêteront-ils vraiment la cigarette mondaine ? Assisterons-nous à la mort de la soirée en boîte au profit de la teuf en appart ? Les flics débarqueront-ils en clubs ? Quand le fond de l’air effraie, tous les doutes sont permis.

Le fumoir : concept fumeux ?
« 75% des clubbers fument », selon Fabrice Gadeau, patron du Rex Club. S’en fumer une soirée, c’est comme boire un coup ou draguer, on est un peu là pour ça. Et si à l’Etranger, les lieux où sortir possèdent une superficie suffisante à l’aménagement d’un « fumoir », en France, rares sont ceux qui peuvent se payer ce luxe. La Fabric londonienne, et sa cour intérieure spéciale fumeurs, ce n’est pas donné à tous ! Néanmois, certains ont trouvé une solution. Comme Fabrice du Rex. « Nous allons ouvrir un espace dédié aux fumeurs qui respectera le cahier des charges imposé par la loi », explique-t-il.
De même, Ludivine Langella, ancienne chef de pub qui ouvrira fin janvier un bar à Paris, dans le 11éme, a conçu « « Le 4 Elements », avec chaque élément représenté par une salle. Pour l'air, ce sera la salle fumeur ! Ce sera une pièce de 20 m2, la seule en sous sol, isolée par des portes automatiques avec son propre système de ventilation, sans aucun service, comme la loi l'oblige. »
Pour un autre bar de la même rue, le Pop In, l’application du décret est plus compliqué. « La seule solution envisageable est de créer un fumoir, explique le boss, Denis. Ca coûte une fortune et il faut avoir de la place. Ce n'est pas juste une pièce non fumeur, mais un local sans aucun autre service. Donc, pas le droit d'y avoir de la musique, ni celui de boire. En plus, ce fumoir ne peut pas faire plus de 20% de la surface de l'établissement et ne doit pas être un lieu de passage, mais une place hermétiquement fermée doté de systèmes de désenfumage. Il est autorisé de fumer sur les terrasses. Mais les terrasses ferment à 22h. Dur pour un bar de nuit ! » Même son de coche du côté de Jill Caytan, assistante au Baron et au Paris Paris qui explique : « Il faudra sortir pour fumer mais ça ne garantit pas qu'on pourra re-rentrer! On ne peut pas créer d'espace fumeur, c'est déjà si petit. »

Pas de fumée sans feus
Parmi les clubbers, les réactions sont tout aussi mitigées. Il y a les heureux comme Pierre, Bordelais de 25 ans fan d’électronica qui fuit l’ambiance enfumée des clubs : « Je vais recommencer à sortir plus souvent. Ex-fumeur repenti, je suis pour une interdiction totale du tabac en club. Aux States, au Canada et en Irlande, les bars ont une super ambiance, alors que personne ne fume. Comme ça, on ne rentrera plus chez soi avec des sapes puant le tabac froid ! »
D’un autre côté, il y a ceux qui comme Marina, 28 ans, clubbeuse fumeuse ayant vécu à Berlin pendant deux ans, regrettent qu’on en arrive à une interdiction. « Quand j’allais clubber en Allemagne, des distributeurs y vendaient des paquets de clopes. Pour moi, fumer, c’est comme danser, parler, flirter ou boire, si on me l’enlève, la notion de fête n’est plus la même. Ce décret ressemble à la Cabaret Law à New York, qui empêche les clubbers de danser dans les bars ou celle de Margaret Thatcher, à l’encontre des raves : c’est une atteinte au clubbing dans son intégrité.»
Avec le décret du 1er janvier, on se hurte à un problème de taille. Il existe en France, dans le milieu clubbing, un véritable culte de la cigarette. Elle fait partie de la culture club. D’un I.F intitulant l’un des ses tubes « Space Invaders Are Smoking Grass » à un Sebastian titrant en 2006 un EP « Smoking Kills ( ?) » -tout est dans le point d’interrogation- techno et tabac ont toujours fait bon ménage.
Peut-être parce que ces addictions ont des ramifications historiques communes : les deux ont été frappées du sceau de l’interdit et taxées de danger public ; Ce qui explique, en partie, des réactions comme celle-ci : « Il va être beau le clubbing quand on ne pourra plus boire l'apéro et qu’on ira se coucher après une plâtrée de légumes bouillis, et sans sexe surtout. Le tabac tue, ok, et des fêtes pourries ? On va mourir d’ennui la nuit », dixit un ami clubbeur de Montpellier.

Clubber tue
Pourtant, le clubber exposé à la fumée le sait : il risque gros. Le Dr Simone Guillermet, tabacologue à l’Hôpital Bichat (Paris) pense que la loi « réduira les risques engendrés par le tabagisme passif, c'est-à-dire les maladies cardio vasculaires, et le cancer du poumon. En effet, la fumée qui s’échappe de la cigarette du fumeur contient plus de monoxyde de carbone et de substances cancérogènes que celle inhalée par le fumeur lui-même. L’air est particulièrement pollué dans les endroits fermés car ces derniers sont mal ventilés, avec des fenêtres closes ou inexistantes, souvent en sous-sol ; C’est le même problème dans les bars à chicha, qui sous leurs abords avenants sont très toxiques ; En dehors de tout débat idéologique, et d’un point de vue strictement médical, c’est donc une bonne mesure. » D’après l’Académie Nationale de Médecine, en France, le tabagisme passif tue chaque année 3 000 non-fumeurs. Mais face à l’argument médical, presque tous les clubbers fumeurs interrogés répondront: « Il faut bien mourir de quelque chose ». Tous suicidaires, les teufeurs ? Tous veulent rejoindre le clan des mourants, car là est la bonne ambiance et la hype.

Vers un nouveau clubbing ?
Dans un clubbing sans fumée, tout ne sera, certes, pas glamour. Ce témoignage anonyme d’un ami londonien resitue le débat : « J’étais dans un bar qui passe de la super musique, et j’ai rencontré cette fille superbe ; On commence à danser, jusqu’à ce que je sente une odeur bizarre. Elle venait de péter ! C’est alors que je me suis dit que j’aurais préféré un endroit fumeur » ! Quel clubbing nous attend, une fois le brouillard dissipé ? Dorian, guitariste des Teenagers exilé à Londres raconte : « En Angleterre, où la loi est passée en juillet, personne ne fume. Et les gens sont plutôt respectueux. Mais j’ai l’impression qu’en France, ce sera le bordel. Sinon, c’est plus facile de draguer car tout le monde se parle dehors en fumant. » Le bordel, des filles qui pétent et de l’allumage sur le trottoir, tout cela rendra-t-il les clubs plus respirables ? Guido, programmateur du bar Les Disquaires, à Paris pense qu’ « on s'achètera de la pommade au camphre pour mettre sous nos narines. Sans la clope, les odeurs de sueur et de mauvaise haleine vont faire leur coming-out. Dans les pubs anglais, ça sent la pisse. Il se peut que certains ne sortent plus à cause de ça. »
Les clubbers se retrouvant tous à l’entrée pour fumer, les angines vont grimper en flèche, et le trou de la SECU sérieusement augmenter. Les dealers vendront des clopes, ou des patchs à la nicotine. Les flics devront gérer les délations entre clubs et les plaintes pour tapages nocturnes face à la recrudescence des soirées en appart. Romain Rock, organisateur des soirées Ipod Battle prédit qu’« on respirera mieux, donc qu’on dansera plus. Ce qui va changer c'est la consommation d'alcool, étroitement liée à la cigarette. Boire un verre en fumant, ça n’a pas la même saveur qu'un verre sans clope, du coup les patrons de club vont faire moins de recette. Et puis, plus de héros de 4 h du mat qui a des clopes et sur lequel tout le monde se rue, plus de relou qui te demande une clope, technique de drague réservée aux supers nazes qui peuvent te sortir des phrases du type « ta mère est une voleuse ». Bref, on s'ennuiera pas plus, on se fera moins emmerder ! »
Toujours pas rassurés ? Méditer cette pensée de l’ami « A terme, comme dans les autres pays: on va s'y faire. Après tout, ça fait maintenant presque trois semaines que j'ai cessé de vomir chaque matin au réveil en pensant que je vis dans le pays gouverné par Sarkozy. »


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