mercredi 10 septembre 2014

Quelques articles lifestyle écrits pour Vanity Fair

Article de couv du numéro Stylist numéro 29 - Sale génération - décembre 2013




Stylist- par Violaine Schütz

Non, ce n’est pas sale
Les « filles perdues, cheveux gras » ont coiffé tout le monde au poteau. L’époque glamourise la négligence et trouve le crade un peu sexy. Jusqu’à en faire un mode de vie. Et si en 2014, arrêter de se laver les cheveux était aussi glam que militant ?

Sur la pochette de son dernier album, shooté par Gaspard Noé, la pop-star Sky Ferreira à beau être sous la douche, quelque chose en elle n’est pas très net. Et ce ne sont pas uniquement ses problèmes de drogue (elle a été arrêté en possession de dope), ou ses démêlés avec la justice (elle a volé une bagnole) qui lui confèrent cet air louche. C’est quelque chose de plus animal, de l’ordre de la négligence. Ou pour le dire plus clairement, la nouvelle égérie de la maison Kitsuné fait un peu sale, et ça lui va très bien. Avec son platine ébouriffé et son rouge à lèvres rouge sang, elle rappelle Courtney Love époque Nirvana, qui d’ailleurs, n’a jamais été aussi présente que ces derniers mois. Des robes du défilé hiver de Slimane pour Saint Laurent, dont elle est l'une des égéries, à son autobio prévue pour la fin de l'année, la pythie du grunge donne du cachet à n'importe quel papier trop glacé. Le look sale, qu’on croyait avoir enterré avec le Grunge, fait son grand retour.
Et ce vent de négligence ne concerne pas que la mode, comme le confirme Vincent Grégoire, du cabinet de tendance Nelly Rody : « On veut rompre avec la rigueur, la culpabilisation, le culte de l’hygiénisme, la morale, le « bourgeois boring ». D’où le néo-brutalisme dans le déco, les chefs tatoués qui font de la street food en cuisine et le sexy cracra en mode/beauté, un new chic imparfait mais très travaillé. » Les marques commencent à comprendre : l'ère du digital est allée trop loin. On a besoin de produits moins lisses, avec une âme, plus proches de nos vies pleines d’aspérités.
TENDANCE ANIMALE
Fini le preppy, le manucuré, le sophistiqué... la nouvelle Kate Moss, Cara Delevingne a démodé les filles impeccables avec sa dégaine débraillée et ses sourcils broussailleux. Allure sale/décoiffée chez chez Saint Laurent, Balmain, et Marc Jacobs pour Vuitton. Partout, des collants déjà filés, du artificiellement usé, du make-up qui bave, la mode hivernale a déjà emboitée la tendance animale. Côté beauté, les cheveux sont wet façon « mer d'huile » chez Prada, Lanvin, Marni, Dior, Alexander Wang NY, Kenzo, Gucci automne/hiver. La mèche est collée sur le front, graissée comme si on avait dormi sous un pont avec des punks à chiens depuis un mois. Au printemps, le dirty hair a connu de beaux jours avec les défilés Peter Som et A.F. Vandevorst. Même refrain (rock électrique) cet hiver, pour le make-up, dégoulinant façon « j’ai passé la nuit dehors avec des jeunes dans le doute et j’ai oublié de me démaquiller », chez Rodarte. N’en jetez plus, l’hiver sera sexy crade ou ne sera pas.
C’est comme si quelque chose s’était libéré, une permission pour nos corps d’exsuder à nouveau. Pour Dora Moutot, bloggeuse de la Gazette du Mauvais Goût et chroniqueuse dans l’émission « Comment ça va bien ? », sur France2 : « Le coté fanzine « dégueu » et à l’arrache, revient parce qu’il y a vrai un ras-le-bol général à rester coincé derrière nos ordinateurs blancs, tout beaux, tout lisses. Le design, les objets, les magazines sont devenus terriblement impersonnels. On digitalise tout. Les choses n’ont plus d’odeur, ni de texture. On nous a mis dans la tête, qu’en tant qu’humain, il fallait « s’élever » au-dessus de tout ça, qu’on n’était pas des bestiaux. Mais la notion de propreté a dépassé l’entendement. » Les médecins hygiénistes du XIX siècle ont réussi au delà de leurs espérances à nous faire refouler notre part rabelaisienne. Remportant la bataille du propre contre le sale. Mais pas la guerre du sexy crade contre la pureté froide : « Il ne s’agit plus d’être clean, mais de ressembler à un produit sous plastique fantasmé. Mais malgré tout ce qu’on se raconte, on reste des animaux, et ça nous manque de nous rouler dans la boue ».
LE SALE EST IL FEMINISTE ?
L’alternative nous vient du gender et des filles qui en ont marre de se faire lisse pour ressembler à des poupées (en silicone). Pour Myriam Levain, l'une des fondatrices des magazines virtuels féministes Cheek et Les Martiennes, « Il y a clairement un ras-le-bol de la superwoman qui aurait le temps d’être une mère parfaite, d’avoir une carrière de dingue, tout en étant mince, brushée et manucurée. Comme le souligne l’essayiste Mona Chollet dans Beauté Fatale, pendant que les femmes vont chez le coiffeur, elles ne s’occupent pas de conquérir le pouvoir. Peut-être qu’en relâchant la pression sur le zéro défaut, on consacre un peu plus de temps aux vrais sujets. ». Dans son Beauté Fatale sorti en février 2012, Chollet dénonce effectivement la tyrannie du look, qui impose une féminité stéréotypée sous laquelle se planquerait, selon l’auteur, une haine de soi et de son corps. Au centre de son essai, l’idée que la question du corps pourrait justement constituer la clé d’une avancée des droits des femmes. Dans sa ligne de mire, les objets de cultes populaires comme la série Mad Men et ses femmes tout en apparence. Dieu merci, Léna Dunham et son armée de Girls ont entamé, en deux saisons jouissives, la mise en œuvre télévisuelle de ce programme de libération des corps. Et ce ne sont pas les seules : dans 2 broke Girls, l’héroïne Max incarne le canon de la fille sexy crade (la preuve elle habite Brooklyn). Dans le premier épisode de cette série grand public (diffusée depuis 2012), cette Punky Bruster devenue serveuse dans un dinner, initie Caroline, pauvre petite riche désargentée à la vraie vie. Et la vraie vie commence par la crasse de leur appartement partagé et de son uniforme de serveuse taché. En France aussi, les femmes s’affranchissent de la fadeur dans laquelle on voudrait les emprisonner. En témoigne le très branché Collectif des filles à fromage initié par le magazine Grand Seigneur, qui réunit des centaines de participantes à Paris pour des apéros diner, où elles assument de manière festive et gastronomique de « puer » en dégustant leurs fromages favoris. Prouvant « qu’on peut rester belles en mangeant du fromage français », pour reprendre l’expression des organisateurs.
Mais de la à dire que la tendance annonce une deuxième révolution féministe, il y a un pas que la chercheuse Emilie Giaime, ne franchit pas. Pour cette spécialiste de la séduction, auteure d'un livre sur le groupe féministe La Barbe (éditions Le Tigre, 2010) : « Qu’il y ait des résonances politiques dans ces nouveaux codes grunge, influencées par certains groupes féministes médiatisés, pourquoi pas. Certaines femmes aujourd’hui se soumettent moins volontiers aux contraintes de l’idéal féminin traditionnel. Mais je doute que cela change quoique ce soit à l’aliénation des femmes. Pas sûr non plus que les silhouettes négligées des défilés 2013/2014 soient les descendantes des féministes radicales des 70’s. »
LE NATUREL NE PUE PAS
Il s’agirait donc moins d’une reprise de pouvoir que d’un relâchement généralisé. En septembre 2012, un sondage (BVA réalisé pour la société Tork) révélait qu’un Français sur cinq ne se lave pas tous les jours. Une tendance « je reste dans mon jus » approuvée par des dermatologues, qui conseillent de moins se doucher afin de préserver la peau. Selon ces spécialistes, il est suffisant de se laver une fois par semaine et se rincer le reste du temps. D’ailleurs, aux États-Unis et en Angleterre, la folie du « cleansing reduction » (moins se laver) a déjà de nombreux adeptes. « J'ai arrêté de me laver les cheveux, il y a six semaines, c'est un miracle ! Mes cheveux sont incroyablement beaux », déclarait récemment Shirley Cook, la directrice de la marque de vêtements newyorkaise Proenza Schouler, au site Femininleben.ch. Dora Moutot confirme : « De plus en plus de filles se rendent compte qu’elles ne sont pas « naturellement propres et belles », et que tout ce bordel de « fausse propreté » coûte incroyablement cher. Or on a moins d'argent (crise oblige). De plus en plus de gens le réalisent et décident donc de vivre l’hygiène selon leurs propres règlesEtre propre, ça ne veut pas dire sans poils et parfumé. Une fois lavée, notre pilosité est tout à fait propre. La nature n'est pas sale. » Une manière de lutter contre l’injonction hyper-hygiéniste d’une société ivre de gel hydroalcoolique qui peut vous envoyer en vacances dans l’espace, mais craint de se faire emporter par une épidémie de grippe. En novembre, Le site The Atlantic, s’appuyant sur une étude réalisée par des spécialistes en virologie de Virginie Occidentale, conseillait de remplacer la poignée de main (la bise étant évidemment proscrite), par un check des poings, moins infestés de bactéries que nos paumes. Face à la multiplication des messages de santé publique ultra anxiogènes, les enfants indisciplinés que nous sommes restés ne peuvent résister à l’envie de se prélasser dans leur crasse. A quoi ça sert d’avoir des corps vivant si on ne peut rien faire avec ?
DIRTY DANCING
Et si après avoir libérés les corps, on s’attaquait à la ville ? Paris ressemble, le jour tombé, à une capitale fantôme. Dans le NY Times du 10 novembre, un américain exilé à Paris, déplorait dans une tribune, que les hipsters avaient tué la capitale, et notamment le quartier de Pigalle. La ville y est dépeinte comme « Trop ordonnée, trop aseptisée, et trop fermement tenue par la police pour avoir une vie dépravée autre que les adultères bourgeois. » Heureusement, la révolution gronde. Sauf que les germes ont remplacé les armes. Et qu’au Procope, les fêtards préfèrent désormais l’Acte 3, un bar à cocktails de la rue Quincampoix dans le 3ème. C’est là que Stèv Romani-Soccoro, la vingtaine, co-organise les soirées SALE ! Oui, comme sale. L’idée : faire la fête de façon sauvage et libre : « Chacun vient comme il est, pour se rencontrer et danser sur un son moite et sexy, avec une dose de mauvais goût. On veut atténuer les barrières sociales, inciter les gens à se draguer, à se parler, à se reconnecter en rétablissant un contact charnel. » Stèv, porte-parole d'une génération qui ne se contente plus d'un cadre de vie propret ? « La déformation des corps par l'abus de photoshop, et de cosmétiques, la recherche du « toujours plus jeune » a entraîné un rejet de cette ultra perfection, donnant envie de revenir à de l'authentique. On ne cherche plus à gagner un SMIC pour 55 heures par semaine, c'est la débrouille, l'arrache, la nouvelle bohème et le refus de rentrer dans un moule qui prennent le dessus. Peu importent les nippes, seules les idées et le concret comptent. On n’a pas besoin d'être parfait physiquement pour être talentueux. La production intellectuelle est en train de prendre le pas sur l'apparence car la société du paraître devient obsolète face à une économie qui vacille. » Etre un peu crade, ce serait donc affirmer qu’on fait primer le fond sur la forme. Qu’on n’est pas un petit mouton en laine bactéricide, mais qu’on fait partie de la meute des vivants. Pas lavés de toute ambition, mais salis d’énergie créatrice.

Encadré
C comme (trop) crade ou C comme cool

C comme cool
- Le nouvel humour « gras » des trentenaires : Les séries et films de la comédie US trash US école Judd Appatow/« Mes meilleures amies », et le dirty talk de la série Girls.
- Le t-shirt menstruation d'American Apparel et la toute nouvelle marque de vêtements appelée « Girls have periods » (http://girlshaveperiods.com), car oui, les filles ont leurs règles et ne sont pas justes des petites choses mignonnes et pures en plastique.
C comme crade
- Le retour violent à la naturalité voire à la bestialité, avec des people qui, à l'instar de Kim Kardashian, mangent leur placenta après accouchement…
- La chemise portable 100 jours de suite sans lavage de chez Wool Prince. C’est un trimestre quand même. http://coolmaterial.com/style/wool-prince-shirts/

samedi 23 août 2014

Mon article sur Hedi Slimane pour M le magazine du Monde

est ici, http://www.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/08/22/la-californie-selon-hedi_4474275_1616923.html et en kiosque ce weekend